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Cantique des Cantiques
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Chereau Georgette
Le Cantique des Cantiques : le concert des voix
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Le "Chant des chants" est un chant d'amour, chant de l'amour...
 
Le "Chant des chants" est un chant d'amour, chant de l'amour, où les voix, comme à l'opéra, s'accordent en se distinguant dans le flot de la musique. Nous en entendons ici un extrait, que certains considèrent comme le deuxième et le troisième mouvements d'une partition qui en comprendrait  dix. Première lecture au fil du texte.

Après un prologue (Ct 1,1-4) et un premier mouvement (1,5 – 2,7) où les voix ont joué en duo, le deuxième mouvement (2, 8-17) est voix de la bien-aimée en quête de la présence du bien-aimé. Celui-ci est déjà là dans la tension de la bien-aimée vers lui, qui guette sa présence et se souvient de sa voix. Elle en célèbre la venue par l'écoute : "J'entends", et par l'intime pressentiment : "il arrive", agile comme la gazelle qui saute les ravins et se dérobe à la prise.

Reconnaître sans voir

Il est là, mais "derrière notre mur", ce mur qui participe de l'un et de l'autre, qui sépare et protège l'intimité. Car l'intime est aussi distance : la fenêtre est ouverture, mais aussi séparation entre un dedans et un dehors. "Il guette", attentif à ce qui va se révéler.

Dans le silence, la bien-aimée reconnaît la voix de son aimé et la laisse longuement s'exprimer : "Lève-toi, ma bien-aimée…" Cette voix annonce la venue du printemps radieux où s'originent toutes choses : la nature entière, végétale, animale, est conviée au chant de la joie (fleurs, figuier, vignes, tourterelle…), et les sens – ouïe, odorat, goût – sont éveillés (gais refrains, roucoulements, parfums, fruits). Après la reprise du refrain ("…ma belle, viens-t'en !"), l'attente du bien-aimé se fait plus pressante : où est cachée sa colombe ? Qu'apparaisse son visage, que se lève sa voix !

La bien-aimée ne lui répond pas, pas encore. Elle lance un souhait : que soient enchaînés "les petits renards", les soupçons ravageurs. Dans cette distance, il n'y a pas de place pour le non-croire : "Mon bien-aimé est à moi et moi à lui". L'éblouissement mutuel est confiance dès l'aube, au temps où planent encore des ombres, mais où déjà vibre la lumière. Alors, elle crie : "reviens… !"

Chercher dans la nuit

Entre le deuxième et le troisième mouvement du Chant des chants, il y a comme une rupture, une ellipse. Dans le troisième mouvement (3,1-5) le bien-aimé a disparu et la bien-aimée se souvient de la nuit, de l'absence : "Je ne l'ai point trouvé". Nuit des mûrissements douloureux, nuit où purifier le coeur, nuit aussi où se creuse l'attente qui rendra plus lumineuse la présence. Nuit qui relance la recherche, le désir, car l'amour n'est pas fusion muette et immobile, mais jaillissements et rebonds. La quête s'étend à tout l'espace, y compris la ville et ses places. A cette recherche sont convoqués des "gardes". Que viennent-ils faire ici ? La question à eux posée ("Avez-vous vu…?") restera sans réponse, ils n'indiqueront pas de chemin. Mais c'est en les "dépassant", c'est-à-dire en passant par eux, non en les niant, qu'est trouvé "celui que mon cœur aime". Le plus précieux ne va pas sans sauvegarde qui contient les dérives : l'amour est, comme la mort, force irrésistible, et il se corrompt en tempête dévastatrice s'il n'est libéré par des barrières, des repères.

Trouver

Dans sa quête, elle l'a trouvé. Enfin ! Mais la présence du bien-aimé n'est pas uniquement le fruit de ses efforts, elle est don. Et si la bien-aimée parle de "saisir" (v. 4), ce n'est pas pour emprisonner ce don. La mère saisit son bébé dans ses bras, non pour l'étouffer, mais pour qu'il y trouve la force de bâtir sa vie. Solidité du lien, fidélité, avenir.

À peine le bien-aimé est-il retrouvé qu'un autre thème s'esquisse. Tout l'espace – la ville, ses rues et ses places – avait été convoqué dans la quête, voici maintenant que pour la célébration, l'amour convoque l'origine du temps, la chambre maternelle. La maison et la chambre sont lieux de l'intimité où se rencontrent sans se confondre l'origine et le présent. Loin d'être clôture sur le couple seul, l'amour convoque toutes les générations précédentes.

Silence de l'amour. Ellipse. Le chant se termine alors par une prière aux filles de Jérusalem qui concluait déjà le premier mouvement (2,7) et qui sera repris à la fin du dernier (8,4) : "N'éveillez pas, ne réveillez pas mon amour, avant l'heure de son bon plaisir" (3,5). Qui parle ? Il semblerait que ce soit ici la bien-aimée, mais ailleurs, c'est le bien-aimé ! Expression partagée du respect, de la patience, de l'attention au rythme de l'autre.

Dans la suite du Chant, les voix continueront de s'accorder. L'amour entre l'homme et la femme, dans sa pureté originelle et dans son accomplissement final, est reconnaissance mutuelle d'êtres qui s'enchantent de leur recherche et de leurs échanges, dans le désir, la distance, la tendresse. Mais ce visage de l'amour n'est pas unique. C'est l'histoire du couple, mais aussi des fraternités, des amitiés, de l'histoire du peuple d'Israël, de l'alliance qui fonde son existence et qui est reconnue comme éternelle au-delà des doutes, des trahisons et des épreuves.

 

SBEV. Georgette Chereau
 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org