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Cantique des Cantiques
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Jardin d'Éden
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Carrière Jean-Marie
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Chereau Georgette
Le Cantique des Cantiques : d'un Éden à l'autre
Théologie
 
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Le jardin du Cantique des cantiques n'est pas sans rappeler le jardin d'Éden...
 
Le jardin où les amants du Cantique des cantiques se font le "don de leurs amours" n’est pas sans rappeler le premier jardin, celui de l’Éden. Or, dans l’histoire évangélique, on transite aussi d’un jardin à un autre.

Dans le Cantique, il n'est pas question de mariage, ce qui ne signifie pas que les époux ne seraient pas concernés. Un tel silence manifeste que l’aventure amoureuse entre l'homme et la femme est l'un des aspects de l'amour qui lient deux êtres uniques et différents. Peut-être y a-t-il aussi un temps où fonder une nouvelle famille n'a plus lieu d'être, un temps où se réalise la nouvelle création évoquée par Isaïe : "Le loup habitera avec l'agneau, la panthère se couchera avec le chevreau,… et le pays sera rempli de la connaissance du Seigneur" (11, 6-9). Par quels chemins ce temps se réalise-t-il dans l'ici et le maintenant ?

De l'Éden au jardin du Cantique

"Lève-toi, ma bien-aimée, ma belle, viens ! Car voilà l'hiver  passé, c'en est fini des pluies…" Les mots où le bien-aimé dessine le renouveau de la nature évoquent le premier jardin, en ce moment où l'homme, placé en Éden, se voit confier par Dieu la terre et ses habitants pour qu'il leur donne un nom. Puis l'homme se découvre lui-même comme sujet en parlant à la femme, si proche et si différente, donnée par Dieu. Sa voix s'élève et interpelle dans l'émerveillement de la mutuelle rencontre : "Enfin, cette fois, voici l'os de mes os, la chair de ma chair…" (Genèse 2,23). Ainsi la bien-aimée du Cantique chante-t-elle à son tour la distinction et l'accord des voix. La promesse de l'Éden, la joie dans la pureté de l'amour, serait-elle en train de s’accomplir ?

"Mon bien-aimé est à moi et moi à lui" dit la bien-aimée malgré le silence de l'aimé. L’amour est ici confronté à la confiance, à un croire en l’autre. Nous sommes aux antipodes de la dénonciation d'Adam, nu devant Dieu : "C'est la femme que tu as mise auprès de moi qui m'a donné de l'arbre…" (Genèse 3,12). Comme si le coupable, le responsable du désastre et de la mort, c'était mon vis-à-vis. Dans le Cantique le lien de confiance rayonne sur toute la création. Il préfigure le "fiat" de Marie accueillant l'annonce de l'ange : "Qu'il m'advienne selon ta parole" (Luc 1,38). L'espérance qui se fie à la promesse et à la confiance construit une humanité accomplie, à la fois en celui qui espère et en celui qu’on espère.

Le chant de la bien-aimée rappelle le nom que lui donne son aimé : elle est la "colombe", comme celle qui, après le déluge, annonçait à Noé que la terre redevient habitable. "La pluie a cessé"  et le concert des voix peut renaître. La quête ne s'arrête pas pour autant, alerte comme le mouvement de la gazelle, et s'étend à tout l'espace du pays. Mais elle n'est pas errance aveugle comme celle d'Israël loin du Seigneur, telle qu'Ézéchiel par exemple en décrit l'histoire symbolique. L'enfant chérie et sauvée du malheur dès sa naissance, s'était fiée à sa beauté : "Tu as profité de la renommée pour te prostituer, tu as offert tes débauches à tout venant… Tu as méprisé le serment jusqu'à violer une alliance" (Ézéchiel 16, 15.59). Une telle fuite ne peut aboutir qu'à la honte et la mort. C'est au contraire vers son bien-aimé, que la femme du Cantique poursuit sa recherche nuit et jour, même lorsqu'elle semble vaine. Du jardin de l’Éden au jardin du Cantique, comme dans toute l’histoire d’Israël, la promesse de l’amour cherche le chemin de son accomplissement.

De Gethsémani au jardin de la Résurrection

Dans l’Évangile selon St Jean, Jésus se trouve plusieurs fois dans la position symbolique de l’Époux. Déjà aux noces de Cana (Jn 2), passant du côté-banquet au côté-cuisine où il prend la position de service, il se révèle être le véritable Époux de la noce, lui qui a gardé le bon vin, le meilleur, pour la fin. Dans la rencontre avec la femme de Samarie (Jn 4), au cours d’une conversation délicate, peut-être pourrait-il aussi être l’Époux véritable, ce septième mari qui dévoile à la Samaritaine comment sa quête de l’amour peut devenir en elle une source d’eau vive. Enfin, dans l’épisode de la femme adultère (Jn 8), Jésus est à nouveau – toujours symboliquement – l’Époux qui ne condamne pas, qui pardonne, la chose la plus difficile quand il y a eu adultère.

Le récit de la Passion selon St Jean commence dans un jardin, Gethsémani, et s’achève dans un autre où se trouve un tombeau neuf : là sera déposé le corps de Jésus. C’est dans ce jardin que Marie-Madeleine, l’amoureuse, retrouvera son Seigneur vivant, et recevra le don d’un amour accompli, qui ne saisit pas celui qu’elle aime (Jn 21). Autant dire que, pour St Jean, le chemin de la Passion est l’accomplissement de l’aventure de l’amour.

Au terme des Écritures, dans l’Apocalypse johannique, on retrouvera l'éblouissement de l'accord des voix : "L'Esprit et l'épouse disent : "Viens !" et que l'homme assoiffé s'approche, que l'homme de désir reçoive l'eau de la vie, gratuitement" (Ap 22,17). La promesse entendue au premier jardin, déployée dans le jardin du Cantique, achevée dans le jardin de la Résurrection, fait entendre enfin le secret de l’amour : cette unité dans la distinction, à l'image de l'union du Père et du Fils. Sans doute nos chants d'amour sont-ils encore mêlés de cris, de malentendus et de muette souffrance, mais l'histoire présente tient sa force et son sens de la tension entre la mémoire de son origine et le pressentiment de sa fin.


SBEV. Georgette Chereau et Jean-Marie Carrière
 
 
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