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Amour
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Cantique des Cantiques
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Désir
Le Cantique des Cantiques : amour de désir
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Comment parler aujourd'hui de la quête amoureuse du Cantique des cantiques ?
 
Comment parler aujourd'hui de la quête amoureuse du Cantique des cantiques ? Un essai est ici proposé, sous forme de méditation du texte biblique, inspirée par ces grands commentateurs chrétiens que furent Origène ou Grégoire de Nysse. Le lecteur, délibérément, s'identifie à la bien-aimée, allégorie de l'âme qui cherche Dieu. 

Origène (3e siècle) voyait déjà dans la bien-aimée du Cantique l’âme du chercheur de Dieu ou l’Église elle-même épouse du Christ. Loin d’oublier le caractère premier de ces poèmes qui forment un chant nuptial, bien des Pères d’Orient et d’Occident ont trouvé dans ces paroles d’amour et de désir la meilleure expression de leur vie spirituelle et de leur chemin vers Dieu. L’épouse donne libre cours aux joies et aux angoisses traversées dans sa recherche du Bien-aimé qui, lui-même, la cherche.

Son désir me précède

"J’entends mon Bien-aimé". Son désir me précède toujours. Il m’avait déjà repérée au moment où j’essayais de me cacher parmi les arbres du premier jardin : "Où es-tu ?" C’est lui qui m’a cherchée et qui a désiré me trouver. Pendant toute la première Alliance, il a déjà sauté sur la montagne du Sinaï pour me donner ses commandements : "tu ne te feras pas d’image d’un autre Dieu, je suis le Seigneur, je désire être reconnu comme ton unique, je désire que tu m’aimes". Avec la rapidité de la gazelle il est venu à mon secours. Et pourtant il est un Dieu caché. "Il se tient derrière le mur": Moïse ne pouvait pas le voir face à face, mais seulement désirer le voir. Il est proche, puisqu’il guette mon amour par la fenêtre, mais je ne le vois pas encore. Quel privilège déjà de l’entendre qui s’approche de moi !

Son désir m'appelle

Enfin la voix de mon Bien-aimé se fait entendre. Il me parle et il m’appelle : qu’y a-t-il de plus doux pour susciter mon désir que cette voix qui m’invite à venir ? Il m’appelle déjà sa bien-aimée, parce qu’il me voit déjà revêtue de l’amour dont il veut me combler, il m’appelle déjà sa belle, parce qu’il me voit toute resplendissante de la beauté dont il veut me revêtir. Chez lui, l’amour et le désir ne font qu’un. Un psaume dit bien qu’il n’a qu’à vouloir, et cela est. Et il est amour. Il n’a qu’à me désirer belle, et je le suis, il n’a qu’à me désirer l’aimant, je commence déjà à l’aimer. Il me parle du printemps. Sa voix détruit les forces de la mort, elle donne la vie. C’est le moment d’entendre la bonne nouvelle, le désert va refleurir, la terre va donner son fruit, Dieu va dire son amour à la création, et la création va commencer à l’entendre. Au matin de la Pâque, avant que souffle la brise du jour, Marie de Magdala l’avait pris pour le jardinier, lui qui a fait le premier jardin et qui crée la terre nouvelle. Cachée au creux du rocher de la sépulture, elle entend la voix du Ressuscité pour être témoin de sa victoire sur la mort. "Tu peux voir mon charmant visage, tu peux entendre ma voix, mais ne me touche pas encore. Tu dois encore m’attendre et me désirer. Va plutôt dire à tes frères qu’eux aussi doivent me chercher plus loin."

Le combat du désir

Il ne m’avait pas plutôt appelée que les renards sont sortis de leur tanière. Peut-être étaient-ils déjà dehors, mais je ne les avais pas remarqués avant d’entendre la voix du bien-aimé. C’est le moment des fleurs. Aidez-moi à attraper tous ces renards gros et petits qui voudraient ravager la vigne. Mon bien-aimé a planté une vigne, il a tout fait pour elle, il nous faut maintenant en chasser les ennemis. Tous ces bruits qui voudraient m’interdire d’entendre sa voix, ces désirs qui m’empêchent d’entendre en moi son désir. Je ne vous ai pas dit que je pouvais m’en sortir toute seule, de ces renards. Aidez-moi, vous tous qui savez lutter, attrapez-les nous, ceux qui voudraient m’empêcher d’être à mon bien-aimé. Il n’est pas plutôt arrivé que le combat commence. Avant, il n’y avait pas de combat, mais il n’y avait pas de vie, ou seulement une vie en sommeil, c’était l’engourdissement, c’était l’hiver.

Le désir et l'amour

"Mon Bien-aimé est à moi, et moi à lui". Je vois dans cette appartenance mutuelle le signe de l’amour. Je suis toute à lui, mais cela ne l’empêche pas de paître troupeau, lui qui prend soin de chaque brebis comme de son unique, quitte à aller la chercher très loin quand elle est perdue. Je n’attends pas la brise du jour pour m’unir à lui, les ténèbres de la foi sont déjà pour moi plus lumineuses que la lumière du soleil. Je tentais de l’étreindre sur ma couche, et je ne le trouvais déjà plus. Un instant j’ai cru pouvoir l’aimer sans le désirer. Mais je dois encore le chercher. J’irai partout où il ira, je le suivrai, je le désirerai de tout mon cœur et de toute mon âme. Mon cœur brûle de la mémoire de toutes ses marques d’amour. Je l’aime, mais je dois aussi le désirer. Je suis à lui, mais mon désir va creuser en moi cette capacité d’être plus encore à lui parce que je ne le serai jamais assez. Je croyais l’aimer, mais l’impatience de mon désir me montre que je ne l’aime pas vraiment encore. Je parcourrai la Ville, j’écouterai ceux qui l’aiment et qui sont parvenus à la Cité céleste, je dépasserai les gardes avec audace, je dirai à tous mon désir de lui. Je l’ai saisi, je l’aime. Cette fois-ci, je ne le lâcherai plus ! Mais saint Grégoire de Nysse (4e siècle) me remet à ma place : "L’épouse était parvenue à ce qu’elle estimait être le sommet de ses espérances et croyait s’être unie à l’objet de son désir. Or, une fois qu’elle y est parvenue, elle apprend qu’elle est aussi loin d’avoir atteint la perfection que ceux qui n’ont pas même commencé cette ascension" (Vie de Moïse).

Un désir sans limite

L’aimer, c’est goûter déjà la joie de la rencontre. Le désirer, c’est creuser en moi l’espace nécessaire aux prochaines étreintes. Et pourquoi cette course qu’il engage à travers montagnes et collines, sinon pour me montrer le chemin ? Moi aussi, je sauterai sur les montagnes comme lui. Comme Marie apprenant que le Verbe descend du ciel pour établir en elle sa demeure se hâte chez sa cousine Elisabeth, je traverserai les campagnes et les villes à la recherche de mon Bien-aimé. Et la douce réalité de l’amour déjà éprouvé me montre que ma recherche n’est pas vaine. Je le chercherai, et je le trouverai. Je le désirerai, et je l’aimerai. Mais son amour sans fin appelle un désir sans limite. Le désiré des collines éternelles m’entraîne dans une course que même la rencontre que l’on dit définitive ne pourra arrêter. Ma vocation, enfin, je l’ai trouvée : je le désirerai sans fin. Voudrez-vous bien le dire aux gardes, ceux qui font la ronde dans la ville, et qui prêchent le repos éternel ? Grégoire de Nysse parle de Moïse, mais aussi de moi, de tout chercheur du Bien-aimé : "S’étant élevé par de telles élévations, il brûle encore de désir et il est insatiable d’avoir davantage et il a encore soif de ce dont il s’est gorgé à satiété ; et, comme s’il n’en avait pas encore joui, il demande à l’obtenir, suppliant Dieu de se manifester à lui, non dans la mesure où il peut y participer, mais comme il est lui-même. Ressentir cela me semble le propre d’une âme animée d’une disposition amoureuse à l’égard de la beauté essentielle, que l’espérance ne cesse d’entraîner de la beauté qu’elle a vue à celle qui est au-delà et qui enflamme continuellement son désir de ce qui reste encore caché par ce qu’elle découvre sans cesse…" (Vie de Moïse).

Je l’aime déjà, mais je ne l’aime pas assez encore. Même si je l’aime, je ne cesserai jamais de le désirer. Je l’aime et je le désire. Je l’aime de désir.

 

Hubert Debbasch

 
 
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