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Aséneth
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Joseph
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Tassin Claude
Le roman de Joseph et Aséneth
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Le roman part d'un problème...
 

Le roman part d’un problème : le mariage du patriarche Joseph avec une étrangère, selon la notice biblique de Gn 41,45 : Pharaon appela Joseph du nom de Cafnath-Panéah et il lui donna pour femme Asenath, fille de Poti-Phéra, prêtre de One. La Septante ne diffère guère : Pharaon appela Joseph du nom de Psonthom-Phanekh et il lui donna pour femme Asenneth, fille de Pétéphrès, prêtre de Héliopolis. Elle sait qu’One est un célèbre sanctuaire à Héliopolis (près du Caire) et « modernise » l’antique ville égyptienne d’On en Héliopolis. Ce genre d’adaptation culturelle n’est pas rare dans la Septante.

En revanche, le Targoum du Pseudo-Jonathan opère des modifications importantes : « Pharaon nomma Joseph “l’homme-qui-dévoile-les choses-cachées” et il lui donna en mariage Asnat que Dina avait enfanté pour Sichem et qu’avait élevée la femme de Potiphéra, seigneur de Tanis. » Le targoum gomme l’identité de Potiphéra comme prêtre païen et résout le problème du mariage de Joseph : en fait, Asnat est une Israélite, née du viol de Dina par Sichem, fils de Hamor (Gn 34) et transportée en Égypte par un ange. Plusieurs passages de Joseph et Aséneth laissent entendre que l’auteur connaît cette légende (1,7 ; 7,9 ; 23,13). Mais le roman, qui se divise en deux parties inégales, ne suit pas cette voie.

La première partie du roman (1-21) raconte comment Aséneth, une vierge de toute beauté refusant tous les prétendants, tombe amoureuse de Joseph, fils de Dieu resplendissant comme le soleil sur son char ; et comment elle se convertit et devient la prototype des prosélytes, Ville-de-Refuge. Cette partie s’achève par le mariage de Joseph et Aséneth.

La seconde partie (22-39) s’ouvre par la rencontre du couple avec le patriarche Jacob. Il s’agit ensuite d’un roman de chevalerie. Le fils de Pharaon veut enlever Aséneth. Siméon et Lévi, les héros de Gn 34, aidés par Benjamin, prennent la défense du jeune couple. Globalement, les patriarches apparaissent comme les défenseurs de Pharaon, contre qui son fils s’est révolté, et comme des réconciliateurs.

Le roman vient des juifs d’Égypte et non pas de milieux chrétiens comme on a pu longtemps le penser. Il s’adresse aux juifs de la diaspora, leur inculquant l’horreur du mariage avec l’idolâtrie. Mais il s’adresse aussi aux païens en faisant d’Aséneth le modèle premier des prosélytes. Tout le récit est construit du point de vue d’Aséneth, de ses sentiments. La seconde partie souligne l’intérêt qu’il y a pour les souverains de la diaspora à se fier au soutien des groupes juifs de leur territoire. À travers ses recensions complexes, la Prière d’Aséneth (titre traditionnel du roman) peut avoir été écrite entre 100 av. J.-C. et 30 apr. J.-C., la langue faisant plutôt pencher vers cette dernière date.

Ajoutons un dernier trait. Sans parler de « roman à clé » ou de syncrétisme, il est clair que l’auteur multiplie les détails attirants et évocateurs pour des Égyptiens. D’abord des allusions au culte solaire : c’est Joseph qui a les traits du soleil, c’est lui qui est fils de Ra, plutôt que le fils de Pharaon, et le récit se situe à Héliopolis (« ville du soleil »). En égyptien, le nom Aséneth peut se traduire par « qu’elle appartienne à Neith ». La déesse Neith est la patronne de la ville de Saïs (delta occidental du Nil) et son temple s’appelait le palais de l’Abeille.

Le roman affiche en même temps un judaïsme fidèle à ses rites, comme le souligne la première visite chez le prêtre de Héliopolis : « Joseph […] s’assit sur un siège et Pentéphrès lui lava les pieds et lui installa une table à part, car il ne mangeait pas avec les Égyptiens, parce que c’était pour lui une abomination » (7,1). Cependant, selon la fiction romanesque, une fois advenue la conversion d’Aséneth, Joseph abandonnera cette ségrégation vis-à-vis de la famille, pourtant non juive, de sa bien-aimée.

Devenu premier ministre de Pharaon, Joseph vient à Héliopolis pour prélever les blés moissonnés. Aséneth s’est gardée vierge et refuse tout homme. Or, Pentéphrès et sa femme projettent de la marier à Joseph. Aséneth refuse d’abord, mais, à la vue de Joseph, c’est le coup de foudre.

• 23 Joseph et Aséneth 1,1-9

(La première rencontre)

La mère d’Aséneth monta à l’appartement et conduisit Aséneth auprès de Joseph. Pentéphrès dit à sa fille, Aséneth : « Salue ton frère, car lui aussi est vierge, comme tu l’es toi-même aujourd’hui, et il hait toute femme étrangère, comme toi aussi tu hais tout homme étranger. » Aséneth dit à Joseph : « Salut, seigneur, béni du Dieu Très-Haut. » Joseph lui répondit : « Que le Dieu qui donne la vie à l’univers te bénisse ! » Et Pentéphrès dit à Aséneth : « Approche et embrasse ton frère. » Quand elle s’approcha pour embrasser Joseph, Joseph étendit sa main droite, la posa sur la poitrine d’Aséneth et dit : « Il ne convient pas à un homme pieux, qui bénit de sa bouche le Dieu vivant, et qui mange le pain bénit de la vie, et qui boit la coupe bénite de l’immortalité, et qui est oint de l’onction bénite d’incorruptibilité, d’embrasser une femme étrangère, elle qui bénit de sa bouche des idoles mortes et muettes, et qui mange à leur table le pain d’étouffement, et qui boit, lors de leurs libations, la coupe de traîtrise, et qui est ointe de l’onction de perdition. Mais un homme pieux embrassera sa mère, et la sœur qui appartient à sa tribu et à sa famille, et la femme qui partage sa couche, elles qui bénissent de leur bouche le Dieu vivant. De même, également, il ne convient pas à une femme pieuse d’embrasser un homme étranger, car c’est une abomination devant Dieu. » Quand Aséneth entendit les paroles de Joseph, elle fut très affligée et elle se mit à pousser des gémissements et, comme elle regardait Joseph, ses yeux se remplirent de larmes. À sa vue, Joseph eut grand-pitié d’elle, car Joseph était doux, miséricordieux et craignant le Seigneur.

Dans ce passage, l’idolâtrie est décrite en termes traditionnels. D’un côté, le Dieu vivant qui donne vie à l’univers (et qui va recréer Aséneth, par la conversion de celle-ci) ; de l’autre, les idoles mortes qui ne parlent pas, qui mènent à l’étouffement et à la perdition. Le premier kérygme chrétien à l’adresse des païens, tel que Paul le rappelle, s’inspire de clichés analogues : Vous vous êtes tournés vers Dieu en vous détournant des idoles, pour servir le Dieu vivant et véritable et pour attendre des cieux son Fils qu’il a ressuscité des morts, Jésus, qui nous arrache à la colère qui vient (1Th 1,9b-10).

Dans le pain de la vie, la coupe de l’immortalité et l’onction d’incorruptibilité, le plus simple est de voir une allusion aux repas juifs de fête où l’on se parfume (voir Lc 7,46). La clé est la bénédiction de table qui confesse le Dieu unique qui donne la vie. À cela s’opposent les rites sacrificiels, repas et libations, des temples païens. On notera, à propos des idolothytes (viandes sacrifiées aux idoles), la même opposition entre le paganisme et le christianisme à l’aide de l’image de la coupe, cette fois à partir d’un contexte eucharistique, toujours sur la base de la valeur religieuse du repas juif : Vous ne pouvez boire la coupe du Seigneur et la coupe des démons (1Co 10,21).

Sous la triade pain-coupe-onction, on lira aussi un symbole correspondant au Deutéronome : Dieu bénira ton blé, ton vin nouveau, ton huile (Dt 7,13 ; 12,17). Il s’agit de la promesse faite à Israël lors de son exode. Or, la conversion d’Aséneth est conçue comme un exode spirituel aboutissant à une patrie symbolique où coule le miel (voir Joseph et Aséneth 16,1-17), d’autant plus que la déesse Neith avait l’abeille pour emblème.

 

© Claude Tassin, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 156 (juin 2011), "Les Juifs d'Alexandrie et leurs écrits", p. 35-37.

 
 
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