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Exégète
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Philon d'Alexandrie P
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Tassin Claude
Philon d'Alexandrie, exégète. L'arbre qui cache la forêt ?
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L'oeuvre de Philon représente un tel monument qu'elle risque d'éclipser la richesse des écrits judéo-alexandrins...
 

L’œuvre de Philon représente un tel monument qu’elle risque d’éclipser la richesse des écrits judéo-alexandrins que l’on vient d’examiner et qui l’ont inspiré, on l’a vu, ou qu’il a parfois inspirées. Pour éviter ce « grossissement optique » dommageable, c’est seulement après l’examen des œuvres précédentes que nous l’évoquons ici. L’homme s’est illustré comme conférencier (homéliaste ?) dans les synagogues d’Alexandrie et a vécu une activité politique intense.

Ce sont les écrivains ecclésiastiques qui ont sauvé son œuvre. Le judaïsme le méprisa longtemps, d’une part parce que son neveu « apostat », Tibère Alexandre, fut, en Judée-Samarie dans les années 46-48, un des procurateurs romains les plus cruels ; d’autre part, parce que le judaïsme issu de l’académie de Jamnia, après l’an 70, a vu dans sa pensée une prostitution à l’esprit hellénistique et, enfin, parce que les chrétiens se sont emparés de son œuvre. Philon est le commentateur de la Septante, c’est-à-dire la plus belle tentative d’inculturation du message biblique dans le monde hellénistique. On comprend pourquoi les Pères de l’Église, vivant la même exigence d’inculturation du message de Jésus, se sont intéressés à lui.

On constate que la plupart des commentaires bibliques de l’auteur portent sur le livre de la Genèse, les récits patriarcaux archaïques nécessitant plus que d’autres une actualisation. Nous nous contentons de présenter ici quelques exemples de l’exégèse biblique de Philon, une exégèse qui se veut allégorique, mais qui rejoint souvent les interprétations des Sages juifs de Palestine et en dépend parfois, même si l’on hésite sur le degré de connaissance de l’hébreu que pouvait avoir l’illustre Juif alexandrin.


Abraham

En Palestine courait la légende selon laquelle ses compatriotes avaient jeté le jeune Abram dans une fournaise parce qu’il avait découvert le vrai Dieu et refusait le polythéisme (Livre des Antiquités bibliques 6). On jouait sur le mot hébreu ur (flamme, feu). De toute façon, c’était pour fuir l’idolâtrie que le patriarche avait quitté Ur (cf. déjà Jubilés 12, IIe siècle av. J.-C.), devenant ainsi l’ancêtre et le saint patron des prosélytes. C’est bien cette interprétation que retient Philon à sa manière.

• 42 Philon d’Alexandrie, Les Vertus (noblesse) 218-219

(Abraham quitte Ur)

Oserait-on dire que cet émigré (Abraham), privé de tout parent, de tout ami, n’était pas de très haute noblesse, lui qui désirant faire partie de la famille divine, s’efforça par tous les moyens d’être un disciple de Dieu, se plaça parmi les meilleurs, au rang des prophètes, et ne mit sa confiance en aucun des êtres du devenir, mais en celui qui est inengendré et père de tout. Il fut donc, ainsi que je l’ai dit, tenu pour roi par ceux qui l’avaient accueilli parmi eux ; il n’obtint pas, comme certains, cette autorité par les armes, ni par la puissance militaire, mais il la dut à la désignation de Dieu, ami de la vertu, qui honore ceux qui sont épris de la piété, en leur donnant le pouvoir souverain dans l’intérêt de leur entourage. Cet homme est un modèle de noblesse pour tous les nouveaux venus fuyant la bassesse qui leur vient de lois étranges et de coutumes bizarres qui assignent à des pierres, à des morceaux de bois et en général à des choses sans âme, des honneurs égaux à ceux des dieux ; car ils viennent s’établir dans une belle colonie pour former une cité véritablement douée d’âme et de vie, que préside et régit la Vérité.

Notons cet autre commentaire.

• 43 Philon d’Alexandrie, Abraham 70

(De la vaine science à la vraie piété)

Nourri dans cette doctrine, Abraham « chaldaïsa » un long moment. Puis, comme après un profond sommeil, il ouvrit l’œil de l’âme et, commençant à voir le pur éclat du jour au lieu de l’ombre profonde, il s’attacha à la lumière et observa ce qu’il n’avait pas vu auparavant : un conducteur et pilote préposé à l’univers, assurant la direction de son propre ouvrage, assurant la surveillance et la protection de toutes celles de ses parties qui sont dignes de la sollicitude.

Dans une perspective hellénistique qui aime jumeler le masculin et le féminin (comparer les deux paraboles de Lc 15,4-10), Philon joint à celui d’Abraham l’exemple de Thamar (Gn 38) considérée par la tradition judéo-hellénistique comme une Syrienne convertie au judaïsme.

• 44 Philon d’Alexandrie, Les Vertus (noblesse) 220-221

(Un double féminin d’Abraham : Thamar la Syrienne)

Cette noblesse n’est pas seulement recherchée par les hommes aimés de Dieu, mais aussi par des femmes : oubliant leur ignorance naturelle, qui les poussait à honorer des ouvrages faits de main d’homme, elles apprirent à connaître les principes monarchiques qui gouvernent le monde. Thamar était une Syrienne de Palestine ; elle avait grandi dans une maison et une cité polythéistes, remplies de statues de culte, d’images religieuses, en un mot, d’idoles. Mais lorsque, venant en quelque sorte de la profondeur des ténèbres, elle put apercevoir quelque peu l’éclat de la Vérité, elle déserta au péril de sa vie pour passer dans le camp de la piété, faisant peu de cas de la vie, si cette vie ne devait pas être belle ; or, pour elle, « une belle vie » ne signifiait pas autre chose que servir et prier la Cause unique.

 

 © Claude Tassin, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 156 (juin 2011), "Les Juifs d'Alexandrie et leurs écrits", p. 59-62.

 
 
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