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Judaïsme
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Juifs d'Alexandrie
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Tassin Claude
Les juifs d'Alexandrie, « phare » du judaïsme
Théologie
 
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C'est surtout à Alexandrie que les Juifs prospérèrent et donnèrent un lustre à la culture juive...
 

C’est surtout à Alexandrie que les Juifs prospérèrent et donnèrent un lustre à la culture juive. Deux témoignages précisent ces implantations. D’abord Philon d’Alexandrie : « Il y a cinq quartiers dans la ville, qu’on désigne par les cinq premières lettres de l’alphabet [A, B, G, D, E] ; deux de ces quartiers sont appelés “quartiers juifs” parce qu’un très grand nombre de Juifs y habitent ; mais ils ne sont pas rares ceux qui habitent dans les autres quartiers un peu partout » (Contre Flaccus, 55).

Dans sa diatribe contre Apion, Flavius Josèphe, quant à lui, livre cette information : « Le quartier maritime fait également partie de cette ville et, de l’aveu général, c’est le plus beau pour une résidence. Et je ne sais ce qu’aurait dit Apion si les juifs avaient habité près de la nécropole au lieu de s’établir près du palais. Si les juifs ont occupé ce quartier de force, sans jamais en avoir été chassés dans la suite, c’est une preuve de leur vaillance. Mais, en réalité, ils le reçurent d’Alexandre [sic] comme résidence » (Contre Apion II, 34-36).

Il s’agirait du quartier d, à l’est de la ville. Mais Philon écrit que « les proseuques [= synagogues] étaient nombreuses dans chaque quartier de la ville » (Ambassade auprès de Caligula 132). La Tossefta Soukkah 4,6 se souvient, avec quelque exagération, qu’il y avait plusieurs proseuques, dont la plus grande avait la forme d’une basilique, avec deux rangées de colonnes.

L’inscription synagogale la plus ancienne connue, mentionnant une « proseuque pour le Dieu très haut », dans le quartier Schédia de la banlieue sud-est du Caire, date, pense-t-on, du règne de Ptolémée III (246-222 av. J.-C.) ; ce dernier fit graver, pour l’édifice, ce décret : « Le roi Ptolémée Évergète [a proclamé] la proseuque [lieu d’]asile. » Bref, les juifs d’Alexandrie ne vivent pas en ghetto. Peut-être sont-ils environ cent mille. Ils exercent tous les métiers de la classe moyenne : tisserands, marchands de grain, de bétail et même d’esclaves.

Alexandrie reçut son lustre de Ptolémée II Philadelphe (283-246 av. J.-C.), fondateur de la bibliothèque et du musée. C’est lui aussi qui, par un môle, relia à la ville l’île de Pharos célèbre par son « phare », une tour de marbre blanc haute de 180 mètres, avec un feu réfléchi par un système de miroirs ; elle s’écroulera en 1302, lors d’un tremblement de terre. On situe également sous le règne de Ptolémee II la traduction de la bible des Septante, à savoir le Pentateuque.

Comment évaluer la place des juifs à Alexandrie ? La cité reconnaissait trois classes sociales : les « Hellènes » ou Grecs, classe supérieure, qui sont citoyens et comptent peu de juifs. Les « peuples » (laoi), terme désignant des ethnies de statut divers ; c’est là que se compte le plus grand nombre de juifs. Enfin, les « Égyptiens », les indigènes paysans constituant la classe inférieure. C’est avec les Hellènes que les juifs sont souvent en conflit, car c’est vers le haut de la société qu’ils cherchent leur place. Certains y parvinrent, telle la famille de Philon d’Alexandrie. Ce dernier est né entre 15 et 10 av. J.-C. ; il disparaît autour de 55. Son frère Caïus Jules Alexandre est alabarque (inspecteur des douanes pour les produits agricoles remontant le Nil). Le fils de ce Caïus, Tibère Jules Alexandre, abandonnera le judaïsme et deviendra, honni par la mémoire juive, procurateur romain de Judée (46-48), puis préfet d’Égypte en 68. Grâce à la notoriété de sa famille, Philon a reçu l’éducation du gymnase, institution réservée à la classe des citoyens.

Fort de son nombre, le judaïsme alexandrin put se doter d’une solide organisation. Il est structuré en politeuma, corps social concrétisant une politéia, « entité urbaine ». Les villes ont parfois plusieurs politeumata. Alexandrie a un politeuma des Grecs, un des juifs alexandrins, mais aucun pour les indigènes égyptiens. Le politeuma juif fédère les groupes et proseuques d’Alexandrie. Il se peut que le Pentateuque en grec, la Septante, ait servi de droit coutumier aux juifs alexandrins. En tout cas, selon la Lettre d’Aristée (310 ; voir p. XX), c’est devant leur politeuma qu’est officiellement proclamée cette traduction.

Au ier siècle, ce corps social est régi par la gérousia ou boulè (« conseil »). Selon la Tosephta Soukkah (4,6), la gérousia comprenait 71 archontes élus ayant chacun leur trône dans la plus grande synagogue d’Alexandrie. La boulè convoque le politeuma pour la réunion appelée ekklèsia. Celle-ci décide, par exemple, l’envoi de délégations ; ainsi l’ambassade auprès de Caligula, conduite par Philon.

Hormis quelques familles privilégiées ayant accès au gymnase, les juifs sont donc des citoyens d’une catégorie spéciale : les juifs alexandrins. Citoyens, ils n’ont pas à payer l’impôt et défendent leur égalité avec les Grecs sur ce point : l’isopoliteia. D’où le malentendu : les juifs s’estiment citoyens à part entière. Les Grecs nient cette égalité, d’autant plus que la foi monothéiste des juifs leur interdit le culte des dieux locaux, culte qui fait corps avec la vie de la cité. Cette revendication juive sera la racine de l’anti-judaïsme à Alexandrie.

L’époque romaine amène de graves changements. En 30 av. J.-C., la conquête de l’Égypte par Rome marque le début du déclin des juifs alexandrins, réduits au rang d’Égyptiens soumis à l’impôt. Rome ne reconnaît que la citoyenneté romaine selon le droit latin. Comment voir dans les juifs des citoyens, alors que les Grecs leur contestent leur qualité d’Alexandrins ?

À l’automne de l’an 38 apr. J.-C., les juifs de la ville subirent de sévères vexations de la part de la populace, soutenue ou excitée par Flaccus qui était le préfet romain d’Égypte depuis l’an 32 et qui voulait s’assurer le soutien des plus conservateurs des citoyens. Dans son Contre Flaccus, Philon est le témoin privilégié de ces événements qui, peut-être, avaient l’aval de l’empereur Caligula (voir l’Ambassade auprès de Caligula 133)

 

© Claude Tassin, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 156 (juin 2011), "Les Juifs d'Alexandrie et leurs écrits", p. 12-14.

 
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