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Tassin Claude
Judaïsme et hellénisme à Alexandrie
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Dans la capitale de l'hellénisme, le judaïsme a appris à dialoguer avec les nations...
 

Dans la capitale de l’hellénisme, dotée de sa célèbre bibliothèque, le judaïsme a appris à dialoguer avec les nations, se donnant une réelle « mission » d’exemplarité. En ce sens, le Livre de la Sagesse, rédigé à Alexandrie, salue les juifs comme ceux par qui devait être donnée au monde l’incorruptible lumière de la Loi (Sg 18,4). Cessant de considérer la diaspora seulement comme un exil forcé, Philon y voit à sa façon un dessein providentiel : « Cette ville [Jérusalem], comme je l’ai dit, est ma patrie, mais aussi la métropole, non pas du seul territoire de Judée, mais encore de la plupart des autres territoires, à cause des colonies qu’elle a envoyées [sic], suivant les époques » (Ambassade 281). Ce verbe « envoyer » (ekpempô) implique, dans la pensée de Philon, une certaine « mission » de la diaspora juive.

Certes, les juifs d’Alexandrie avaient un statut parfois précaire et leurs droits étaient limités. D’où ces réflexions du Pseudo-Phocylide, auteur juif de sentences morales écrites en vers grecs, à l’aube de notre ère : « Que les immigrés reçoivent les mêmes honneurs que les citoyens ; car tous, nous risquons d’éprouver la pauvreté errante, et la terre n’a point de lieu sûr pour les hommes » (39-41). Cependant, les relations avec les Alexandrins furent souvent harmonieuses et permirent à Israël de relire la révélation biblique à la lumière de la pensée hellénistique.

Dans une veine traditionnelle, le livre de la Sagesse critique l’idolâtrie avec vigueur, mais de manière réfléchie (Sg 13,10 – 14,31). L’ouvrage tend à excuser le culte des astres, considéré comme un effort pour remonter au Créateur (13,1-9). L’auteur reprend peut-être une interprétation, connue par ailleurs dans le monde juif, de Dt 4,19 selon laquelle Dieu aurait concédé aux nations païennes le culte des astres, « l’armée des cieux ».

Si les juifs « dispersés » sauvegardèrent leur monothéisme, leur « éducation » (paidéia : Sg 1,5 ; 2,12 ; 3,11 ; 6,17 ; 7,14), ils apprirent aussi le respect des religions ambiantes. Ex 22,27 présente cette prescription : Tu ne maudiras pas Élohim. Le terme Élohim (Dieu) est un pluriel emphatique, mais la Septante a voulu lire un pluriel réel et traduit ainsi : « Tu ne maudiras pas les dieux. » D’où ce commentaire de Philon : « Continuera-t-on à accuser la Loi divine de détruire les coutumes des autres ? Car, non seulement elle confirme les opinions différentes, tout en acceptant et honorant ceux qui, dès le commencement, croyaient aux dieux, mais encore elle empêche ses propres disciples d’insulter ceux-ci, car elle enseigne qu’il vaut mieux en parler en bons termes » (Questions sur l’Exode II, 5). Dans le même sens, Flavius Josèphe écrira : « Il est de tradition chez nous d’observer nos propres lois et non de critiquer celles des étrangers ; même la raillerie et le blasphème à l’égard des dieux reçus chez les autres nous ont été formellement interdits par le Législateur [= Moïse] à cause du nom même de Dieu » (Contre Apion II, 237).

Il est difficile d’évaluer le succès rencontré par le judaïsme alexandrin. Ce dernier avait appris que l’on pouvait vivre sa foi, dans la solidarité d’un politeuma, hors de la terre sainte et loin du temple, grâce à la Loi traduite en grec, lue dans les synagogues et commentée par des érudits tels que Philon. Mais d’ordinaire, la religion antique est un complexe qui, traduit par le culte, englobe une terre, un peuple (ethnos), des sanctuaires nationaux, une constitution (politeia). Dans ce cadre, sauf à adopter une divinité par piété personnelle, la « conversion » représente une « naturalisation ». Sur ce point, l’histoire de Naaman est instructive. Pour signifier sa reconnaissance envers le Dieu unique, il emporte de la terre d’Israël, car un dieu ne peut vivre sans son sol et, en même temps, le général syrien n’imagine pas pouvoir déserter le dieu Rimmon devant lequel il escorte son souverain (2R 5,17-19). Dans ce même cadre, on comprend pourquoi Philon recommande d’accueillir avec chaleur les prosélytes qui ont dû opérer une réelle rupture sociale : Ces gens, écrit-il, « ont quitté leur patrie, leurs amis, leurs parents, par amour de la vertu et de la foi » (Les Lois particulières I, 52).

Il y eut certainement des « conversions ». Le roman de Joseph et Aséneth (voir p. XX) raconte avec talent la conversion de cette dernière, fille du prêtre égyptien Penthéphrès (= Putiphar, Gn 41,45) que Joseph épousera. Le texte propose une prière du patriarche en faveur de cette femme, montrant ainsi que les barrières socioreligieuses pouvaient être franchies au nom d’un sens très profond de la conversion.

Il se peut que, sous le règne de Ptolémée VI Philométor (180-145) qui leur était favorable, les juifs d’Égypte aient espéré un grand rayonnement de leur religion. Le Deutéro-Isaïe (Is 45,1) voyait le Messie en Cyrus, un étranger ; de même, l’œuvre juive alexandrine dite Troisième Sibylle, dont le noyau peut dater du règne de Ptolémée VI, semble voir le Messie dans un souverain égyptien : « Du Soleil [de l’Orient ?], Dieu enverra un roi » (v. 652).

En général, le judaïsme de la diaspora chercha peut-être moins à « faire juifs » les païens qu’à leur révéler, par l’exemple, la splendeur du monothéisme et de l’éthique mosaïque, horrifié qu’il était des vices du monde païen, notamment, selon un motif récurrent dans cette littérature judéo-hellénistique, l’homosexualité. Selon les mêmes Oracles sibyllins, les fils de « la nation du grand Dieu » sont, par leur vie exemplaire, des « guides de vie pour tous les mortels » (Oracles sibyllins III, 194-195) et des prophètes, à l’instar du Serviteur, lumière des nations (Is 42,6 ; 49,6), par leur fidélité à la Loi. Le judaïsme a su dialoguer avec le stoïcisme, trouvant dans cette philosophie de quoi approfondir et inculturer les valeurs morales de la révélation biblique.


© Claude Tassin, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 156 (juin 2011), "Les Juifs d'Alexandrie et leurs écrits", p. 18-20.

 
 
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