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Commentaires moyen-âge
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Conversion
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Paul (Saint)
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Candiard Adrien
Le Moyen Âge et la conversion de Paul : les commentaires médiévaux des Actes
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Les commentateurs médiévaux concilient « exégèse confessante » et « exégèse scientifique »...
 

Si le livre des Actes est étrangement l’un des livres bibliques les moins commentés dans le Moyen Âge latin, la page qui rapporte la conversion de Paul fait figure d’exception. Comme quelques autres récits du livre (l’Ascension, la Pentecôte, le martyre d’Étienne), ce passage fait au contraire l’objet de nombreux commentaires, dans des cadres très variés : exégèse, théologie, sermons, correspondance spirituelle. Ce traitement à part s’observe dès l’époque patristique (la page est commentée par tous les Pères latins les plus importants : Hilaire, Ambroise, Jérôme, Augustin) et il s’explique sans peine par l’importance de l’épisode : marquant le début de la carrière apostolique de Paul, il est un tournant majeur de l’histoire de l’Église ; récit exemplaire de conversion, il est une source de réflexion spirituelle capitale. Il s’explique également par l’usage liturgique ancien du texte : on le lit chaque année à la messe lors de la fête de la conversion du saint, le 25 janvier ; cette fête, attestée dès la fin de l’Antiquité dans la liturgie romaine et rapidement adoptée dans l’ensemble du monde latin, est un des temps forts du cycle liturgique sanctoral où les prédicateurs sont particulièrement attendus. 

Pour autant, les auteurs médiévaux qui commentent cette page des Actes ne lisent pas exactement la même page que nous : la version de la Vulgate, qui circule de manière très largement majoritaire alors, comporte en effet un ajout, absent aujourd’hui de nos éditions critiques de la Bible latine, mais présent chez la plupart des Pères latins. Il s’agit d’un court dialogue, en Ac 9,6, entre Paul jeté à terre par la vision qu’il vient de recevoir et Jésus qui lui apparaît. Le Seigneur lance à Paul un avertissement, sous la forme d’un proverbe connu des Anciens, qui sera réutilisé en Ac 26 : Il t’est dur de regimber contre l’aiguillon. Paul, tremblant et frappé de frayeur, lui demande alors : Seigneur, que veux-tu que je fasse ? Le Christ reprend alors, comme dans le texte que nous connaissons : Lève-toi, etc.

Approche « critique »
Des commentateurs médiévaux, on connaît surtout le goût de l’allégorie et de l’interprétation « spirituelle » de la Bible, hérité de l’exégèse patristique dont ils font si grand cas. Mais, comme l’a remarqué Gilbert Dahan, ces mêmes commentateurs parviennent à concilier de façon extraordinaire une « exégèse confessante » qui voit dans l’Écriture la Parole de Dieu à laquelle il convient d’adhérer sans réserve, avec une véritable « exégèse scientifique » qui aborde le texte sacré avec tous les outils techniques critiques à sa disposition.

Ce souci critique se trouve chez les exégètes médiévaux à propos de la conversion de Paul. Cet épisode majeur de l’histoire de l’Église ne peut faire l’objet d’une lecture seulement spirituelle : il faut en appuyer l’historicité et donc répondre aux objections qui atténueraient ou nieraient la réalité de l’événement. Le premier élément d’historicité, c’est la date de l’événement. Dans un manuel d’histoire sainte qui sert d’ouvrage de référence aux étudiants à partir du xiie siècle, Pierre de Poitiers discute avec précision la question de la datation et résout un désaccord entre les auteurs qui la situent tantôt un an, tantôt deux ans après la Résurrection.

• Pierre de Poitiers, Histoire apostolique XLII

On lit tantôt que sa conversion a eu lieu la première année de la Passion du Seigneur, et tantôt la deuxième année : dans le premier cas, on parle de l’année usuelle, et dans le second de l’année émergente. Si en effet on compte la première année de la Passion du Seigneur à partir du premier janvier, selon l’année usuelle, alors Paul s’est converti au cours de la deuxième année. Mais si on compte l’année du jour de la Passion jusqu’à son jour anniversaire l’année suivante, selon l’année émergente, il s’est converti au cours de l’année de la passion du Seigneur.

Le même manuel reprend également une solution, élaborée depuis longtemps, pour répondre à une apparente incohérence du livre des Actes. En effet, le récit d’Ac 9 mentionne le fait que les compagnons de Paul entendaient, mais ne voyaient personne ; dans le second récit de la conversion, mis dans la bouche de Paul en Ac 22, on précise au contraire que ces compagnons voyaient la lumière, mais n’entendaient pas la voix.

• Pierre de Poitiers, Histoire apostolique XLII

Les hommes qui l’accompagnaient restaient stupéfaits : ils entendaient la voix — la voix de Paul lui-même, pas celle de celui qui parlait avec lui — mais ils ne voyaient personne*. Paul dit en effet par la suite : Ceux qui étaient avec moi virent la lumière, mais ils n’entendirent pas la voix qui parlait avec moi*.

 

© Adrien Candiard, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 154  (décembre 2010), "Conversion  de Saul, vocation de Paul", p. 67-69.


 
 
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