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Alain Badiou
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Conversion
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Paul (Saint)
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Berder Michel
La conversion de Saint Paul décrite par Alain Badiou
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La figure de Paul et ses écrits font l’objet de l’attention de divers philosophes contemporains. Parmi les productions les plus marquantes dans cet ensemble, on peut noter le livre d’Alain Badiou sur Saint Paul, en 1997. Dans le prologue de son ouvrage, l’auteur se déclare athée et précise qu’en abordant Paul, son intention n’est « ni historienne, ni exégétique », mais « subjective, de bout en bout ». Il précise : « Pour moi, Paul est un penseur-poète de l’événement, en même temps que celui qui pratique et énonce des traits invariants de ce qu’on peut appeler la figure militante. » Dans cette perspective, il livre un certain nombre de réflexions sur l’expérience du chemin de Damas dans laquelle il voit la manière dont Paul est devenu sujet. Au passage, il glisse une appréciation sur l’œuvre de Luc.

• 126  Alain Badiou, Saint Paul. La Fondation de l’universalisme, p. 18-20

Lorsque Paul adresse ses écrits, il rappelle toujours qu’il est fondé à parler en tant que sujet. Et ce sujet, il l’est devenu. Il l’est devenu soudainement, sur la route de Damas (si sur ce point, comme nous le croyons, on peut, une fois n’est pas coutume, faire confiance à la biographie truquée de Paul présente dans le N. T. sous le titre d’Actes des apôtres). On connaît l’histoire : se rendant à Damas en tant que pharisien zélé pour persécuter les chrétiens, Paul entend une voix mystérieuse qui lui révèle et la vérité, et sa vocation.

Le mot « conversion » convient-il pour ce qui s’est passé sur le chemin de Damas ? C’est un foudroiement, une césure, et non un retournement dialectique. C‘est une réquisition qui institue un nouveau sujet : « Par la grâce de Dieu je suis qui je suis (eimi ho eimi) » (1 Co 15,10). C’est le « je suis » comme tel qui est convoqué sur le chemin de Damas par une intervention absolument hasardeuse.

En un certain sens, cette conversion n’est opérée par personne : Paul n’a pas été converti par des représentants de l’« Église », ce n’est pas un rallié. On ne lui a pas apporté l’Évangile. Il est clair que la rencontre sur la route mime l’événement fondateur. De même que la Résurrection est totalement incalculable et que c’est de là qu’il faut partir, de même la foi de Paul est ce dont lui-même part comme sujet, et rien n’y conduit. L’événement — « c’est arrivé », purement et simplement, dans l’anonymat d’un chemin — est le signe subjectif de l’événement proprement dit qu’est la résurrection du Christ. C’est en Paul lui-même la (ré)surrection du sujet. Exemple matriciel du nœud entre existence et doctrine, car Paul tire des conditions de sa « conversion » la conséquence qu’on ne peut partir que de la foi, de la déclaration de foi. Le surgissement du sujet chrétien est inconditionné. […]

Un point de la plus haute importance, et que Paul nous rapporte avec un orgueil manifeste (Paul n’est certes ni un introverti ni un faux modeste) : Que fait-il après le foudroiement de Damas ? Nous savons en tout cas ce qu’il ne fait pas. Il ne va pas à Jérusalem, il ne va pas voir les autorités, les apôtres institutionnels, ceux qui ont connu personnellement le Christ. Il ne va pas se faire « confirmer » l’événement qui l’institue à ses propres yeux comme apôtre. Il laisse cette surrection subjective en dehors de tout sceau officiel. De là date cette conviction inébranlable quant à son propre destin qui l’opposera à diverses reprises au noyau des apôtres historiques, dont Pierre est la personnalité centrale. Se détournant de toute autorité autre que celle de la Voix qui l’a personnellement convoqué au devenir-sujet. Paul part en Arabie pour annoncer l’Évangile, pour déclarer ce qui a eu lieu. Homme qui, armé d’un événement personnel, est fondé à déclarer cet événement impersonnel qu’est la Résurrection.


 © Michel Berder, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 154  (décembre 2010), "Conversion  de Saul, vocation de Paul", p. 128-129.

 
1 Co 15,10
10Mais ce que je suis, je le dois à la grâce de Dieu et sa grâce à mon égard n'a pas été vaine. Au contraire, j'ai travaillé plus qu'eux tous  : non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi.
1 Co 15,10
 
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