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Deutérocanoniques
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Orthodoxe
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Munteanu Stefan
Les six livres deutérocanoniques orthodoxes
Théologie
 
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Présentation rapide des six livres deutérocanoniques orthodoxes ajoutés à la version 2010 de la TOB...
 

Considérés comme apocryphes par les catholiques et les protestants, les six livres deutérocanoniques orthodoxes ajoutés à la version 2010 de la TOB sont absents des autres Bibles françaises. La TOB permet donc dorénavant aux fidèles orthodoxes, ainsi qu’à tous les chrétiens de langue française, de les lire dans une même Bible. De plus, les introductions, les notes et les renvois aux références bibliques parallèles qui accompagnent la traduction, offrent la possibilité de voir leur importance biblique, théologique et liturgique.

Contrairement à ce qu’on est tenté de croire, ces apports dépassent le cadre de la tradition orthodoxe. Sans usurper le rôle normatif des livres canoniques, ils contiennent des informations utiles aux catholiques et aux protestants. Voici donc une brève présentation de ces six livres en trois points : les canons chrétiens de l’A.T., le contenu, la réception et l’usage de ces livres, leur importance œcuménique et biblique.

Les canons chrétiens de l’Ancien Testament

Pour l’A.T., Les catholiques, les protestants et les orthodoxes s’accordent sur . une liste de 39 livres canoniques, liste qui correspond à l’ensemble des livres de la Bible juive. , Les catholiques et les orthodoxes y ajoutent plusieurs écrits qui ne figurent pas dans la liste juive (dont tous les livres sont en hébreu) , mais qui ont été transmis dans en grec dans la Septante (LXX).

L’Église catholique s’est prononcée de façon définitive sur le canon de l’A.T. au concile de Trente en 1546. Le concile déclara canoniques les livres « qu’on trouve dans la vieille édition de la Vulgate latine » soit, pour l’A.T., 46 livres, y compris Tobit, Judith, Sagesse, Siracide, Baruch (avec la Lettre de Jérémie), 1 et 2 Maccabées, ainsi que les ajouts grecs d’Esther et de Daniel. Suivant la tradition de la Vulgate latine, ces livres sont mélangés avec les autres. Après le concile, le dominicain Sixte de Sienne forgea le mot « deutérocanonique » (du grec deuteros, deuxième) pour les désigner. En 1592, parut une édition révisée de la Vulgate, dite Clémentine (du nom du pape Clément VIII), qui, en plus, contenait, en appendice après le N.T., en caractères plus petits, trois autres livres : Prière de Manassé ainsi que 3 et 4 Esdras. Une préface justifiait cet ajout en disant que ces textes, cités par les Pères de l’Église et se trouvant dans d’anciennes Bibles latines, « ne devaient pas périr ». Ces trois livres n’ont disparu officiellement de la Bible latine qu’en 1979, lors de la publication de la Nova Vulgata.

Dans l’Église orthodoxe, il n’y a jamais eu une décision officielle qui fixe les contours exacts du canon biblique. L’orthodoxie a voulu demeurer fidèle à l’enseignement des Pères et aux décisions des sept premiers conciles œcuméniques. Mais bien que les Pères et les conciles aient pris des décisions importantes sur le canon, les listes qu’ils nous ont laissées ne concordent pas ! D’où cette situation qui paraît étrange aux chrétiens d’Occident : l’Église orthodoxe dans son ensemble utilise les éditions de la Bible approuvées par le Saint-Synode de chaque Église autocéphale. Le canon peut donc légèrement varier suivant les Églises. En plus des 39 livres du canon hébraïque s’ajoutent, soit mêlés (Bibles grecques et russes), soit regroupés à la fin de l’A.T. (Bibles roumaines), les livres suivants : 3 Esdras (appelé 2 Esdras dans les éditions russes) ; Judith ; Tobit ; 1, 2 et 3 Maccabées ; Psaume 151 ; Prière de Manassé ; Esther et Daniel avec les ajouts grecs ; Sagesse ; Siracide ; Baruch ; la Lettre de Jérémie ; 4 Maccabées ; 4 Esdras (appelé 3 Esdras dans les éditions russes). Tous ces livres sont considérés comme anagignoskomena, c’est-à-dire « autorisés à la lecture » liturgique et privée. Quant à leur autorité dogmatique, la question est encore débattue.

Chez les protestants, Luther fit sortir, dans sa Bible en allemand (1534), les deutérocanoniques de l’ordre traditionnel de la Vulgate et les regroupa à la suite des 39 livres du canon hébraïque. Judith, Sagesse, Tobit, Siracide, Baruch, 1 et 2 Maccabées, les ajouts grecs d’Esther et de Daniel, auxquels Luther joint la Prière de Manassé, sont- appelés : « apocryphes : c’est-à-dire « livres non retenus comme Saintes Écritures, qui sont pourtant utiles et bons à lire ». Les autres éditions protestantes, la Bible d’Olivetan (1535) et la Bible de Genève (1546), préfacées par Calvin, souvent rééditées, ont suivi la même disposition : les « apocryphes » y sont imprimés en plus petits caractères et placés entre les deux Testaments. La Bible hollandaise, Staten-Generaal Bijbel (1636), relègue ces livres en appendice, après le N.T. Même chose dans la Bible allemande Kurfürsten Bibel (1641), la seule différence étant qu’on ajoute dans l’appendice trois autres livres : 3 et 4 Esdras et 3 Maccabées.

Dans l’Église anglicane, la Bible autorisée par le roi Jacques 1er en 1611, la King James Version, contient les deutérocanoniques catholiques ainsi que 3 et 4 Esdras et la Prière de Manassé ; à partir du XVIIIe siècle, ils forment une section à part entre les deux Testaments.

Caractéristiques des six livres deutérocanoniques orthodoxes

Sauf 4 Esdras, les deutérocanoniques sont contenus dans les trois grands codex grecs de la Bible : Vaticanus (IVe siècle), Sinaïticus (IVe siècle) et Alexandrinus (Ve siècle). Ces manuscrits sont considérés comme les plus anciens témoins de la version grecque de la Bible hébraïque, la LXX. Les deutérocanoniques y sont mélangés avec les canoniques. Cependant, il n’y a pas deux codex qui contiennent exactement le même nombre de livres ou qui les disposent dans le même ordre.

3 Esdras (3 Esd)
Appelé Esdras A dans la LXX et 3 Esd dans la tradition latine, le livre serait une traduction grecque, peut-être réalisée à la fin du IIe siècle av. J.C., d’un récit antérieur rédigé en araméen.

Complémentaire des Chroniques et d’Esdras-Néhémie, il évoque la fin de l’exil à Babylone et le retour à Jérusalem. Le livre contient une pièce originale, insérée après coup : l’histoire de trois pages du roi Darius se livrant à un tournoi oratoire, chacun faisant l’éloge de ce qu’il estime être le plus puissant en ce monde : le vin, le roi, les femmes et la vérité.

Pour les chrétiens, 3 Esd est à l’origine mieux reçu qu’Esdras et Néhémie. Plusieurs Pères y font référence et le considèrent comme canonique. Il a circulé dans les manuscrits de la Vulgate. Comme quelques autres livres grecs que Jérôme (fin du IVe siècle), soucieux de revenir à l’hébreu, avait refusé de traduire, il a quand même été intégré à la Vulgate. Il a laissé des traces dans la liturgie romaine.

4 Esdras (4 Esd)
Transmise dans nombre de manuscrits de la Vulgate, 4 Esd est une compilation de trois textes originellement indépendants.

La partie centrale (chapitres  3-14), connue sous le titre d’Apocalypse d’Esdras, est un écrit sur le sort du peuple élu après la destruction du temple de Jérusalem en 70 apr. J.C. Il se compose de sept épisodes d’inégale longueur et style différent. Les trois premiers sont des entretiens d’Esdras avec un ange interprète. Les trois suivants sont des visions symboliques : une femme en deuil, un aigle, un homme aux caractéristiques messianiques. Le dernier épisode, de nouveau une vision, raconte comme Esdras a reconstitué les Écritures saintes. La traduction latine, comme les versions orientales (syriaque, copte, éthiopien, arabe, arménien et géorgien), repose sur un texte grec qui est une traduction d’un original sémitique, probablement hébreu.

 

Les chapitres 1-2 et 15-16 sont deux écrits chrétiens ajoutés ultérieurement et transmis seulement en latin. 4 Esd 1-2 (sans doute écrit en grec à la fin du IIe ou au début du IIIe siècle apr. J.C.) est proche de la littérature prophétique et annonce la rupture totale entre le judaïsme et le christianisme. 4 Esd 15-16 (peut-être un écrit hébreu traduit en grec à la fin du IIIe siècle apr. J.C.), influencé par les écrits juifs apocalyptiques et l’Apocalypse du N.T., annonce la venue imminente du jugement dernier.

4 Esd a été fort lu et répandu dans l’Église. L’Épître de Barnabé (début du IIe siècle apr. J.C.) y fait allusion comme à un livre inspiré. Plusieurs Pères le connaissent et le citent littéralement. Dans l’Église orthodoxe on le trouve dans les Bibles russes à la fin de l’A.T. En Occident, la présence de 4 Esd dans les manuscrits de la Vulgate (puis, en appendice, dans les éditions imprimées) lui a assuré une large diffusion. Les liturgies romaine et mozarabe l’ont utilisé. On le trouve au XVIe siècle dans plusieurs Bibles protestantes.

3 Maccabées (3 M)
3 M
a été rédigé en grec, très probablement à Alexandrie, entre le début du Ier siècle av. J.C. et la destruction du Temple de Jérusalem en 70 apr. J.C.

Son contenu n’a rien à voir avec celui de 1 et 2 Maccabées. Les personnages des frères Maccabées en sont absents, mais il est question de courage et de la résistance des Juifs face à la persécution du pouvoir païen. Sur une thématique proche du livre d’Esther, 3 M raconte comment les Juifs d’Alexandrie, dont le roi veut la mort, sont enfermés dans l’hippodrome pour y être écrasés par des éléphants et sont miraculeusement sauvés. Une fête est instituée pour commémorer cette heureuse fin. L’historien Flavius Josèphe en atteste le maintien à la fin du Ier siècle apr. J.C.

À l’époque patristique, 3 M a suscité peu d’intérêt en Occident. La première traduction latine du livre apparait seulement au début du XVIe siècle, dans la Bible polyglotte d’Alcala. En revanche, en Orient, plusieurs Pères y font référence. Dans l’Église orthodoxe 3 M se trouve après 1 et 2 Maccabées.

4 Maccabées (4 M)
Écrit en grec et daté du Ier ou IIe siècle apr. J.C., 4 M se présente sous la forme d’un discours philosophique sur la mort des martyrs.

Il vise à démontrer que « la raison pieuse est souveraine des passions ». Dans une perspective stoïcienne, l’auteur relate en détail l’exemple des martyrs juifs « morts pour la vertu » : Éléazar, les sept frères et leur mère, dont l’histoire est rapportée plus brièvement en 2 Maccabées 6-7.

4 M a souvent été attribué à Flavius Josèphe car, avec le sous-titre De la raison souveraine, on le trouve dans la plupart des manuscrits contenant ses œuvres. Dans les codex de la LXX, il est placé à la suite des autres trois livres du même nom.

S’il est exclu qu’un tel ouvrage ait trouvé place dans la liturgie synagogale, il n’est pas impossible en revanche qu’il ait été lu lors de quelque fête juive en l’honneur des martyrs. L’Église ancienne l’a tenu en haute estime et il a influencé la martyrologie chrétienne des trois premiers siècles. Au IVe siècle, les Pères attestent la vénération de ces martyrs à Antioche, lieu supposé de leur sépulture.

Dans les Bibles orthodoxes, on trouve 4 M dans les traductions roumaines anciennes et grecques, et seulement en appendice à l’A.T. Plusieurs manuscrits liturgiques grecs attestent de sa lecture à l’occasion de la fête des martyrs des Maccabées, le 1er août. Cette lecture liturgique se retrouve également dans l’Église d’Occident, ce qui expliquerait l’apparition au IVe siècle d’une paraphrase latine : Passio SS Macchabaeorum qui eut une large diffusion.

La Prière de Manassé (Mn)
Mn
est très probablement une œuvre juive rédigée en grec entre le IIe siècle av. J.C. et le Ier siècle apr. J.C.

C’est une courte prière de repentance, de confiance dans la miséricorde divine et de crainte du châtiment éternel. Une version hébraïque a été découverte dans les fragments de la Guenizah du Caire (fin du Xe siècle).

Elle est à rattacher à 2 Chroniques 33 : Manassé prie Dieu pendant sa captivité à Babylone (v. 12-13) et sa prière est « inscrite » dans les Actes des rois d’Israël et de Hozaï (v. 18-19).

Dans la tradition chrétienne Mn est connue au moins depuis le IIIe siècle apr. J.C. Sa diffusion tant en Orient qu’en Occident semble être liée en premier lieu à son usage liturgique. Les manuscrits de la LXX la place parmi les Odes (Cantique n° 12). Elle figurait dans les Odes de l’office des matines à Byzance d’où elle serait passée aux Grandes Complies célébrées pendant le Carême. On la trouve aussi dans le psautier mozarabe. Dans l’ancienne liturgie romaine, certains dimanches après l’Épiphanie et la Pentecôte, elle est entrelacée avec un verset du Ps 51. Luther l’a traduite en allemand ; il l’admirait pour la justesse avec laquelle elle exprime le repentir. On la trouve aussi dans le Livre de la prière commune de l’ Église épiscopalienne américaine.

Psaume 151 (Ps 51) (1)
Le Psautier de la LXX contient un psaume supplémentaire, qu’on a pris l’habitude d’appeler le Ps 151. Selon l’indication figurant au début du psaume, celui-ci est hors numérotation. Il est considéré comme une signature davidique à la collection des 150 psaumes. Composé à partir de 1 Samuel 16-17, il évoque David berger et musicien, oint par Dieu et combattant Goliath.

Le Ps 151 existe en langue syriaque, dans la Peshitta. En 1956, le psaume a été trouvé à Qumrân (fragment 11QPsa). Dans l’Église orthodoxe, il est rapporté à la fin des 150 psaumes, avec une mention précisant qu’il n’est jamais lu lors des offices. Dans les anciens psautiers avec illustrations marginales, le Ps 151 est le seul a être accompagné des miniatures, dont la plus connue représente la décapitation de Goliath. Le Ps 151 se retrouve aussi sous ce numéro dans des traductions latines, la Vetus Latina (Psautier romain) et la Vulgate (Psautier gallican).

Importance œcuménique et biblique

Les orthodoxes de France proposent à leurs frères catholiques et protestants de lire avec eux ces six autres livres de l’Ancien Testament. Puisque, selon la tradition, ils sont « autorisés à la lecture », ils sont bons à connaître, même s’ils n’ont pas la même autorité que le cœur du canon chrétien. Après plus de 40 ans, la dimension œcuménique de la TOB est plus marquée. C’est seulement maintenant que l’on peut véritablement parler de traduction œcuménique ! Catholiques et protestants ne renoncent pas à leurs propres canons des Écritures, mais ils ont désormais l’occasion de mieux connaître celui de leurs frères orthodoxes et d’en discuter avec eux.

À côté des autres livres deutérocanoniques, ces livres s’avèrent une source essentielle pour mieux connaître la situation politique et religieuse du judaïsme entre le IIe siècle av. J.C. et le IIe siècle apr. J.C. Pour les personnes qui désirent comprendre le milieu dans lequel ont vécu et enseigné Jésus Christ et ses disciples, ils éclairent bien des affirmations néotestamentaires sur l’origine du mal et du péché, le règne messianique, la fin des temps, l’angélologie, le jugement dernier, etc. De plus, ils nous rappellent judicieusement que les Églises ont reçu les Écritures juives, en tant qu’Ancien Testament, sous leur forme grecque, la LXX. Pendant des siècles, la LXX a nourri et soutenu la prière, la méditation et le culte des chrétiens, et c’est encore le cas aujourd’hui dans les Églises d’Orient.

© Stefan Munteanu, professeur à L’Institut de théologie orthodoxe saint-Serge (2), SBEV, Bulletin Information Biblique, n° 75(décembre 25010), p. 4.

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(1)  Le Psaume 151 selon la Septante

1 Voici le psaume autographe sur David et hors numérotation.
Lorsqu’il lutta en combat singulier avec Goliath.

J’étais le petit parmi mes frères
Et le plus jeune dans la maison de mon père.
Je faisais paître les moutons de mon père.

2 Mes mains ont fabriqué un instrument,
Mes doigts ont ajusté une harpe.
3 Et qui fera l’annonce à mon Seigneur ?
Lui, le Seigneur, lui, il écoute.

4 Lui, il a envoyé son messager
Et il m’a enlevé aux moutons de mon père
Et il m’a oint de l’huile de son onction.
5 Mes frères étaient beaux et grands
Mais le Seigneur ne s’est pas complu en eux.

6 Je suis sorti à la rencontre vers l’Étranger
Et contre moi il a lancé des malédictions par ses idoles.
7 Mais moi j’ai tiré l’épée à son côté,
Je l’ai décapité et j’ai enlevé l’opprobre loin des fils d’Israël.


(2) Article paru dans la revue Unité des Chrétiens n° 161 (janvier 2011). Nous remercions l’auteur et la revue de nous autoriser à le reprendre dans ce bulletin.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org