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Ecclésiologie
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TOB Traduction œcuménique de la Bible
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Billon Gérard
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Cousin Hugues
Enjeux ecclésiologiques de la TOB 2010
Théologie
 
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Sortir de l'opposition catholique / protestant
 

La constitution Dei Verbum (Vatican II, 1965) a exploré le lien entre l’Église et la Parole de Dieu et a parcouru l’Écriture. Vers la fin, évoquant la diffusion de celle-ci, elle précise : « Il faut que l´accès à la Sainte Écriture soit largement ouvert aux chrétiens. C´est pourquoi, dès ses origines, l´Église a admis comme sienne cette très ancienne version grecque de l´Ancien Testament, dite des Septante ; elle a toujours en estime d´autres versions orientales et des versions latines, principalement celle qu´on appelle la Vulgate. »

La notion de Tradition, si importante dans l’Église catholique – et si contestée par la Réforme –, a été déplacée de façon pastorale et œcuménique. En effet, la Septante est citée avant la Vulgate : la Bible grecque du peuple juif, reçue comme Écriture sainte, précède donc la Bible des Pères latins, laquelle n’est qu’une version, certes  très vénérable, au milieu d’autres versions. Pour accueillir en vérité la Parole de Dieu, le concile Vatican engageait ainsi à regarder au-delà des frontières occidentales du monde latin.

De façon indépendante (elle a été mise en chantier avant la promulgation de Dei Verbum), la TOB 1975 avait une visée du même ordre. Alors qu’elle avait réussi à rassembler des catholiques et des protestants, elle n’avait pu s’adjoindre que de manière insuffisante, pour des raisons conjoncturelles,  la collaboration d’orthodoxes français. L’Église orthodoxe était pourtant partie prenante du projet. Osera-t-on dire que la TOB 2010 réalise la visée initiale en devenant plus réellement œcuménique ?

Sortir de l’opposition catholique / protestant

Jusqu’à présent, suivant ses convictions, le public français pouvait choisir entre les Bibles juive (celle du rabbinat), catholiques (la Bible de Jérusalem, la Bible Osty, la Bible nouvelle traduction [Bayard]), protestantes (la Bible à la Colombe, la Nouvelle Bible Segond), ou non confessionnelle (la Bible de la Pléiade). À l’exemple de la TOB qui regroupe les « deutérocanoniques » dans une section séparée, sont parues aussi des éditions interconfessionnelles de traductions protestantes – incluant à part les deutérocanoniques catholiques – telles la Bible en français courant ou la Bible Parole de Vie. Or ces usages se situent toujours dans le cadre de l’opposition occidentale, née de la Réforme, entre protestants (canon bref) et catholiques (canon long).

La première édition de la TOB avait provoqué des remous chez les protestants, justement à cause de la présence des livres deutérocanoniques de l’A.T. (appelés par eux « apocryphes »). Les catholiques l’avaient reçue de façon plus pacifiée, car les deutérocanoniques étaient présents, certes déplacés, mais présents. Or, dans la nouvelle édition de la TOB, les catholiques et les protestants se retrouvent devant six livres qui n’appartiennent pas à  leurs canons respectifs (pour eux, ils sont donc « apocryphes »). Comment réagir devant cette initiative qui donne toute sa place au troisième partenaire, l’Église orthodoxe ?

En 1975, les protestants se sont souvenus que Luther n’avait pas exclu les deutérocanoniques de sa traduction de la Bible mais qu’il les avait regroupés à part (ils étaient « utiles et bon à lire » bien que « apocryphes », c’est-à-dire non canoniques). Pendant longtemps, les Bibles protestantes les ont proposés en fin de volume.

En 2010, les catholiques doivent se souvenir que plusieurs livres, gardés par la tradition orthodoxe, ont longtemps circulé en Occident, en appendice de la Vulgate latine, tels 3 et 4 Esdras ou la Prière de Manassé. Ils ont marqué leurs lecteurs et la liturgie en garde des traces. Qui sait aujourd’hui que l’Introït de la messe de Requiem utilise des versets de 4 Esdras ? La TOB 2010, grâce aux orthodoxes, permet aux catholiques de renouer avec une tradition de lecture de l’A.T. qui avait été rompue ou, du moins, oubliée.

L’inspiration de la Septante

Certes, ces livres sont non canoniques pour les protestants comme pour les catholiques. Il est plus difficile d’affirmer, de façon péremptoire, qu’ils sont non inspirés. Un disciple de saint Ambroise a avancé une formule qui fut beaucoup commentée au Moyen Âge : « Omnis veritas a quicumque dicitur a spiritu sancto dicitur » (Toute vérité, quel que soit celui qui la dit, est dite par l’Esprit Saint). Pour ne prendre qu’un exemple, les lettres d’Ignace d’Antioche, quoique très anciennes, ne  sont pas canoniques mais qui oserait dire, vu leur influence sur le ministère sacerdotal tant en Orient qu’en Occident, qu’elles n’ont pas été « dite[s] par l’Esprit Saint » ?

La variation des frontières de la liste des Écritures inspirées remonte haut. Alors que les ensembles de la Torah (Loi) et des Prophètes étaient clairs, les Juifs eux-mêmes ont mis du temps à s’accorder sur la clôture du troisième ensemble, les Écrits ; elle n’était sans doute pas encore définie à la fin du Ier siècle de notre ère. Plus tard, au Ve siècle, nous savons que saint Jérôme, soucieux de la veritas hebraica, dédaignait la Septante et les livres du canon chrétien qui n’avaient pas été écrits en hébreu. Saint Augustin, au contraire, estimait beaucoup la Septante grecque ; il était persuadé qu’il s’agissait d’une traduction inspirée.

Par la suite, les livres deutérocanoniques ont été gardés par la Vulgate, soit que Jérôme les ait quand même traduits, soit que l’Église les aient repris à la Vetus Latina : Judith, Tobit, 1 et 2 Maccabées, Sagesse, Siracide, Baruch (avec la Lettre de Jérémie) ainsi que les ajouts grecs de Daniel et d’Esther. Quoiqu’en ait pensé Jérôme, la Vulgate, texte officiel de l’Église latine, est redevable à la Septante. Cela concerne également l’ordre des livres : c’est dans la Septante que Daniel est classé parmi les Prophètes et non dans la Bible hébraïque où il figure parmi les Écrits.

Une tension salutaire

La TOB 1975 a modifié la présentation des livres que la Vulgate, à la suite de la Septante, avait imposée en Occident : Pentateuque, Livres historiques, Livres poétiques, Livres prophétiques. Elle aurait pu se contenter – comme Luther – de retirer les deutérocanoniques de leur place habituelle pour les rassembler à part. Elle a choisi de présenter les livres canoniques indiscutés selon l’ordre du canon hébreu : Pentateuque, Prophètes, Autres Écrits. Les racines juives de l’A.T. étaient ainsi bien affirmées. Le regroupement des deutérocanoniques se justifiait alors non par leur moindre valeur mais parce que leur unité venait de la langue grecque.

La TOB 2010 continue dans la même ligne en ajoutant, à la suite de ces livres grecs, un ensemble nettement identifié de six autres livres qui, à l’exception de 4 Esdras, sont reliés eux aussi à la Septante. Il y a là quelque chose de paradoxal : le choix initial de suivre le canon hébreu des Écritures permet aujourd’hui à la TOB  de proposer aux chrétiens de toutes les Églises la presque totalité de la Bible juive grecque, la Septante.

La Bible chrétienne est traversée par une tension : d’une part, la Septante est un legs de l’Église ancienne et, d’autre part, à la suite de Jérôme, la veritas hebraica est nécessaire. C’est le texte grec de la Septante, texte juif élaboré en terre païenne, qui est cité par le Nouveau Testament et par les Pères de l’Église ; il est à la base des premières traductions en langue vernaculaire : arménien, syriaque, latin (Vetus Latina), copte, arabe etc. Mais l’attention à la veritas hebraica (qui guide aujourd’hui toutes les traductions de l’A.T.) nous ramène au terreau premier où s’est imprimée l’histoire du salut divin. Elle rappelle cette part originelle de l’identité chrétienne : « nous sommes spirituellement des sémites » (Pie XI) et les Juifs sont nos « frères aînés » (Jean-Paul II). Tenir au texte hébreu, c’est tenir à nos racines. Ne pas oublier le texte grec, c’est considérer que nous grandissons en terre païenne. L’histoire de la Bible chrétienne vit de cette tension. La TOB 2010 tente de l’honorer.

Ouverture à l’autre

La Bible de l’Occident s’ouvre davantage à celle de l’Orient. Chaque Église garde son canon, mais chaque Église est invitée aussi à mieux connaître ce qui nourrit la foi, la pratique et la liturgie des autres. Soyons heureux : l’essentiel du canon des Écritures saintes, inspiré par l’Esprit Saint, est commun à toutes les Églises (et, pour l’A.T., il est commun avec les Juifs). Aux frontières du canon, l’ajout de six livres n’est pas un bouleversement, du moment qu’ils appartiennent à la longue tradition et à l’identité d’une Église sœur. D’ailleurs, dans l’Église orthodoxe, ces livres ne sont pas lus en premier et leur autorité réelle est discutée. Cependant, ils sont « autorisés à la lecture » (c’est ainsi que les orthodoxes les définissent), « bons et utiles à lire ». Qui voudrait se priver de l’expérience ?

© Hugues Cousin et Gérard Billon, SBEV, Bulletin Information Biblique, n° 75 (décembre 2010), p. 8.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org