580
Isaïe
401
Qumrân
855
Rouleaux de la Mer Morte
144
Duhaime Jean
Le grand rouleau d'Isaïe de la grotte 1
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Le livre d'Isaïe est l'un des mieux représentés dans la bibliothèque de Qoumrân...
 

Le livre d’Isaïe est l’un des mieux représentés dans la bibliothèque de Qoumrân. On en a recueilli en effet des fragments de 21 manuscrits dans trois grottes. Le plus spectaculaire est le premier manuscrit de la grotte 1, en abrégé 1QIsa, qui conserve le texte de ce livre à peu près au complet ; des portions substantielles de plusieurs chapitres sont conservées dans le deuxième manuscrit de la grotte 1 (1QIsb et 1Q8) et dans certains manuscrits de la grotte 4 (par ex. 4Q55-57 / Isa-c), tandis que d’autres ne permettent de reconstituer que quelques mots (par ex. 4Q63 / Isj = Is 1,1-6*). Ces documents témoignent de la transmission du texte d’Isaïe durant près de deux siècles, soit des années 125 av. J.-C. (1QIsa) à 60 apr. J.-C. (4QIsc).

Le grand rouleau d’Isaïe de la grotte 1 (1QIsa) comporte 54 colonnes ; les 66 chapitres d’Isaïe s’y retrouvent, à l’exception de quelques lacunes dues à la détérioration du cuir, surtout au bas des neuf premières colonnes. Le scribe a indiqué une division majeure à la fin de la colonne XXVII en laissant plusieurs lignes en blanc après les derniers mots du chapitre 33 (voir col. XXVI). Cela pourrait indiquer que, pour ce scribe, le livre d’Isaïe comporte deux parties distinctes, correspondant aux chapitres 1-33 et 34-66...

Seuls deux manuscrits de la grotte 4 semblent avoir contenu, comme 1QIsa, le texte des 66 chapitres d’Isaïe (4QIsb et 4QIsc). Les autres copies de Qoumrân correspondent soit à la première moitié (Is 1–33), soit à la seconde (Is 34–66). Cela pourrait confirmer l’hypothèse que l’on considérait le livre d’Isaïe comme un ouvrage en deux volumes, dont les parties parallèles s’éclairaient mutuellement.

Le texte de 1QIsa est assez proche du TM, mais il comporte quelques centaines d’erreurs, de corrections et de variantes de divers types. Les plus nombreuses sont purement orthographiques et reflètent les usages de l’époque ; les autres touchent un ou plusieurs mots, voire quelques versets et sont plus significatives. En voici quelques exemples.

Une erreur fréquente est l’omission d’un ou plusieurs mots à cause d’un saut visuel. Ainsi, en retranscrivant un oracle d’Is 4 annonçant que Dieu va protéger les rescapés de Sion, le copiste de 1QIsa (ou celui du texte de base qu’il utilise) est passé de la première mention du mot « jour » (v. 5) à la seconde (v. 6) en omettant la portion comprise entre les deux.

5  1QIsa IV 9-11 = Is 4,5-6 :

5 Yhwh créera partout sur la montagne de Sion et sur ceux qui s’y assemblent une nuée, le jour,
et une fumée avec l’éclat d’un feu flamboyant, la nuit. Oui, sur toute gloire, (il posera) un dais
6 et ce sera une hutte pour (donner de) l’ombre le jour,
contre la chaleur et pour (être) un refuge et un abri contre l’averse et la pluie.

La portion manquante en 1QIsaïea est attestée par un manuscrit de la grotte 4 (4QIsa), ce qui tend à confirmer qu’il s’agit bien d’une erreur, plutôt que d’une version courte du texte d’Isaïe. Mais une telle version a vraisemblablement existé et il est possible que 1QIsa en ait conservé la trace. À quelques reprises, dans ce rouleau, le premier scribe ou un de ses collègues a ajouté une phrase ou davantage au texte existant. Il pourrait y avoir là plus que la simple correction d’une distraction. On en trouve un exemple au chapitre 40.

 

6  1QIsa XXXIII 6-7 = Is 40,6-8 :

Une voix dit : « Crie », et je dis : « Que crierai-je ? » — « Toute chair est de l’herbe et toute sa constance est comme la fleur des champs. L’herbe se dessèche, la fleur se fane, quand le souffle de Yhwh passe sur elles ; oui, le peuple, c’est de l’herbe. L’herbe se dessèche, la fleur se fane ; mais la parole de notre Dieu subsiste à jamais.

La première main de 1QIsa n’a copié que les v. 6 et 8 de ce passage, ce qui correspond exactement au texte court, cohérent et autosuffisant qu’on trouve dans la Septante. Le v. 7 a été ajouté par une deuxième main, celle du scribe qui a recopié la Règle de la communauté (1QS) et quelques autres documents. On obtient ainsi un texte long équivalent à celui de la tradition massorétique. L’absence du v. 7 pourrait être due au fait qu’il débute de la même manière que le v. 8 (un cas apparenté au précédent). Mais il est aussi possible que le premier scribe ait eu accès à un texte court similaire à celui que traduit la Septante et que le scribe correcteur utilise une version plus longue, dans laquelle un commentaire explicatif aura été inséré à une époque relativement récente. Dans ce cas, on pourrait avoir ici la marque d’une des dernières étapes de la rédaction du livre d’Isaïe tel que nous le connaissons.

Certaines variantes de 1QIsa ont été expliquées comme des modifications intentionnelles reflétant une compréhension différente d’Isaïe. Ainsi, dans le récit de vocation du prophète (Is 6), le texte traditionnel pourrait avoir été délibérément altéré pour en transformer le sens.

7a 1QIsa VI 2-5 = Is 6,9-10 :

9 Il me dit : « Va, et tu diras à ce peuple : Écoutez, écoutez, parce que vous pourriez comprendre ;
regardez, regardez, parce que vous pourriez discerner.

10 Bouleverse le cœur de ce peuple, rends-le dur d’oreille, englue-lui les yeux, de peur qu’il voit de ses yeux et que, de ses oreilles, il entende.
De
son coeur, (qu’il) comprenne et qu’il se convertisse et qu’on le guérisse. »

 

 7b Is 6,9-10 (TM) :

9 Il me dit : « Va, et tu diras à ce peuple : Écoutez, écoutez, et ne comprenez pas ;
regardez, regardez, et ne discernez pas.
10 Appesantis le cœur de ce peuple, rends-le dur d’oreille, englue-lui les yeux, de peur qu’il voit de ses yeux et que, de ses oreilles, il entende
et que son cœur comprenne et qu’il se convertisse et qu’on le guérisse. » 

Tel qu’on le lit habituellement, ce récit suppose qu’Isaïe est envoyé à un peuple au cœur endurci qui refusera de l’écouter et de se convertir, ce qui entraînera un jugement sévère de Dieu à son endroit. Le texte de 1QIsa comporte quelques modifications mineures dont l’effet cumulatif peut changer complètement le sens de ce passage. Au v. 9, au lieu de la particule négative « ne… pas » (‘l), on utilise la préposition « parce que » (‘l) : cela suggère que si le peuple se montre réceptif à la parole du prophète, il reconnaîtra ses erreurs. Au début du v. 10, la suppression d’une lettre du verbe « appesantir » (hsmn) donne un autre verbe qui signifie « bouleverser, accabler » (hsm). Vers la fin de ce verset, devant « son coeur », la conjonction « et » a fait place à la préposition « dans » : l’énumération précédente est interrompue et la dernière partie du verset se lit alors comme un appel à la conversion. Un chercheur qui souscrit à cette interprétation croit qu’elle pourrait émaner d’une communauté qui espérait voir de nouveaux adeptes se joindre à elle. Mais toutes ces variantes peuvent aussi s’expliquer plus simplement : les premières seraient des fautes de transcription (‘l pour ‘l ; omission de la dernière lettre de hsmn) et la dernière, un alignement sur ce qui précède (« de ses yeux …, de ses oreilles…, de son coeur »). Même si elle est plausible, l’hypothèse d’une interprétation optimiste du récit de vocation d’Isaïe à Qoumrân ne s’est pas imposée parmi les spécialistes.

Il arrive que les variantes de 1QIsa permettent de suggérer des solutions à certaines difficultés posées par le texte hébreu d’Isaïe. Il est bien connu, par exemple, que le quatrièmechant du Serviteur (Is 52,13 – 53,12) soulève plusieurs problèmes de cet ordre. L’un d’entre eux, en Is 53,11, pourrait être résolu sur la base de ce manuscrit et de quelques autres témoins.

8  1QIsa XLIV 19-20 = Is 53,11 :

Ayant payé de sa personne, il verra la lumière, il sera comblé. Par sa connaissance, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes et leurs fautes, (c’est) lui (qui les) portera.

Le TM pose problème, car le verbe « il verra » appelle normalement un objet, comme celui que l’on trouve en 1QIsa. Le complément « la lumière » se lit non seulement en 1QIsa, mais aussi dans deux autres manuscrits de Qoumrân (1QIsb et 4QIsa) et dans la Septante. Selon certains, on aurait ici les témoins d’un « type textuel ancien » dont le TM se distingue. La présence de cette variante dans la Septante empêche de penser que l’ajout serait exclusif à Qoumrân et aurait été fait en fonction de la théologie propre à ce groupe pour lequel le monde est partagé entre la lumière et les ténèbres. La lumière serait plutôt une métaphore associée à la joie, à la vie ou même à Dieu (voir Ps 27,1). Il est aussi possible que le verbe ne soit pas « voir » (r’h), mais « être rempli, saturé » (rwh), un verbe qui n’aurait pas besoin de complément et constituerait un parallèle adéquat avec « il sera comblé ». C’est pourquoi, en dépit de solides arguments en sa faveur, la leçon de 1QIsa ne fait pas l’unanimité. Elle est adoptée par la BJ (1998), tandis que la TOB (1988) et la NBS (2002) la signalent simplement en note.

En dehors des différences orthographiques ou des erreurs manifestes qu’ils contiennent, les manuscrits d’Isaïe trouvés à Qoumrân permettent de proposer des solutions à des difficultés du texte traditionnel, de comprendre les divergences d’autres témoins tels que les manuscrits de la Septante, d’éclairer partiellement la genèse littéraire du livre d’Isaïe ou de percevoir certains aspects de sa réception dans le judaïsme ancien. Mais, comme le montrent les exemples ci-dessus tirés du grand rouleau de 1QIsa, leur appréciation est un travail délicat et les nombreuses recherches qu’elles ont générées aboutissent à des suggestions plausibles plus souvent qu’à des certitudes incontestables.

 

© Jean Duhaime et Thierry Legrand, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 152 (juin 2010), "Les rouleaux de la mer Morte", p. 22-26.

 

 
 
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