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L’Évangile, l’Ancien Testament et la tradition orale : comment mieux comprendre les paroles de Jésus...
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L'Ancien Testament éclaire le Nouveau...
 

L’auteur est représentante de l’Assemblée de évêques orthodoxes de France pour le dialogue judéo-chrétien. Sa grande connaissance du judaïsme ancien et des Pères de l’Église éclaire d’une manière nouvelle les rapports entre les deux testaments. La lecture « typologique » nous a habitué à entendre la voix du Nouveau dans l’Ancien. Mais il ne faut pas oublier que l’Ancien éclaire également le Nouveau.  
(Article écrit à partir d’une conférence faite à Fraternité orthodoxe du Sud-Est au monastère de Solan 1er juin 2009).


Parler d’Évangile et d’Ancien Testament c’est parler de deux éléments d’un texte que nous avons réunis en un seul dans la Bible Chrétienne.

N’oublions pas que c’est peu à peu, avec le temps seulement, que le « canon » biblique composé de l’Ancien et du Nouveau Testament s’est formé. Il est considéré par les Pères et toute la tradition comme « les Saintes Écritures », Écritures inspirées et devenues normatives pour la vie de l’Église et des communautés chrétiennes. Elles servent de fondement pour la foi et la pratique chrétiennes. Les Pères sont unanimes pour considérer les deux testaments dans une unité indissoluble, dont le sens nous est révélé en Église sous l’action de l’Esprit Saint. Parce qu’inspirée, l’Écriture devient pour nous, qui l’écoutons dans l’Esprit, Parole vivante et vivifiante de Dieu (Hb 4,12-13).

Unité du canon des Écritures

Avant d’aller plus loin rappelons que la conscience de l’unité des Écritures n’a pas été immédiate ni évidente pour tous à l’origine du christianisme, et les gnostiques l’ont contestée.  

Au IIe siècle, Marcion vers l’an 140 apr. J.-C. a voulu simplifier les Écritures en éliminant tout simplement l’A.T. et en ne gardant du Nouveau que l’Évangile de Luc, et les épîtres de Paul expurgées des citations bibliques. Marcion arrive à Rome juste après l’écrasement de la révolte juive par l’armée romaine en 135 où le judaïsme est exsangue, et où les judéo-chrétiens (les juifs qui avaient reconnus Jésus comme Christ et Fils de Dieu) deviennent de plus en plus minoritaires, absorbés par le nombre croissant de païens ayant rejoint l’Église. Cet événement historique décisif a permis un relatif succès à ceux qui ont suivi Marcion, et ce groupe restera florissant probablement jusqu’à la fin du siècle (1).

Face à ce succès, la Grande Église, celle qui poursuit la Tradition des Apôtres, va devoir condamner Marcion et publier « l’Évangile véri-table » selon le témoignage de saint Irénée : « Ainsi donc, puisque dans la Loi comme dans l'Évangile le premier et le plus grand comman-dement est le même, à savoir aimer le Seigneur Dieu de tout son cœur, et le second pareillement, à savoir aimer son prochain comme soi-même, la preuve est faite qu'il n'y a qu'un seul et même Auteur de la Loi et de l'Évangile.(…) : car, s'il a édicté des commandements particuliers adaptés à l'une et l'autre alliance, (…) sans lesquels il n'est pas de salut, ce sont les mêmes qu'il a proposés de part et d'autre » (Contre les Hérésies, IV,12,3). L’hérésie de Marcion aura précipité la décision de la formation du canon du N.T. tel qu’il fut fixé et tel qu’il nous est parvenu jusqu’aujourd’hui. Si l’Église n’a jamais accepté cette hérésie, elle n’a pas toujours su au long de son histoire éviter une tendance marcioniste et donner son véritable poids à l’Ancien Testament.

M. Stephan Munteanu et le Père Jean Breck, tous les deux professeurs à l’Institut Saint Serge à Paris, plaident pour une réhabilitation du texte biblique lu et compris d’abord pour lui-même. Ils souhaitent s’engager également dans une lecture du N.T. à la lumière de l’A.T. (et pas uniquement l’inverse comme nous le faisons dans la lecture typologique traditionnelle dans l’Église). Car celui-ci recèle une richesse insoupçonnée, « Nous oublions que ce n'est qu'à condition de connaître l'Ancien Testament que nous pouvons profiter pleinement de l'enseignement du Christ. L'Ancien Testament, comme toute la Bible du reste, n'est pas seulement une histoire passée, mais c'est une histoire qui est devenue expérience à partager. D'où la nécessité de lire le Nouveau Testament à la lumière de l'Ancien Testament et l'Ancien Testament à la lumière du Nouveau Testament. Chaque passage de l'Écriture a un sens propre qu'on ne peut ni écarter ni rejeter. Ce qui advient ne supprime pas ce qui s'est déjà produit, mais en manifeste la capacité de renouvellement et ouvre un avenir. Chaque passage de l’Écriture a un sens propre, qui ne peut être rejeté, c’est le même Dieu qui parle dans les deux testaments et sa Parole est toujours actuelle » (Stephan Muntéanu, Comment lire l’Ancien Testament aujourd’hui, SOP 326 - Mars 2008 p.33-34).

« L'Ancien et le Nouveau Testament représentent un témoignage unifié de l'histoire du salut. L’Ancien Testament et le Nouveau Testament portent mutuellement témoignage l'un de l'autre et, par conséquent, ils peuvent tout à fait être interprétés de manière réciproque. » (Jean Breck, Scripture in tradition, The Bible and Its Interpretation in the orthodox church, St Vladimir’s seminary press, crestwood, New York, 2001, p.22).

Cette approche peut nous paraître nouvelle et déroutante, mais nous allons essayer de montrer d’une part qu’elle est également traditionnelle et d’autre part qu’elle vient renouveler notre foi et l’approfondir (la confirmer) d’une façon tout à fait unique.  

Précisons tout d’abord que les Pères lisaient généralement la Bible dans sa version grecque dite des Septante (LXX) (2). À cette traduction s’ajoutent d’autres écrits juifs reçus directement en grec (Tobie, Judith, I, II, III, et IV Maccabées, Sagesse, Ecclésiastique, Baruch [et suppl. d'Esther et Daniel] écrits directement en grecs). Cet ensemble va constituer ce que nous appelons l’Ancien Testament. Le N.T. forme avec lui une unité organique et sont ensemble un témoignage de la Parole de Dieu, comme le dit la deuxième épître à Timothée (3,16) « Toute  l'Écriture est inspirée par Dieu et utile ». À noter que chaque fois que les Évangiles – et Jésus lui-même – parlent des Écritures, ou y font référence par la formule : comme il est écrit, il s’agit évidemment de la Torah, plus précisément de la Torah écrite, ce que l’Église appelle l’A.T. Mais il s’agit aussi, et cela mérite une attention particulière, de la Torah orale, c'est-à-dire de la Tradition orale qui est transmise de maître à disciple avec la Torah écrite. Ceci est particulièrement important parce que précisément l’unité des deux testaments se fonde sur la manière dont les Évangiles, les Actes, St Paul et toutes les épîtres jusqu’à l’Apocalypse interprètent l’A.T. En réalité le N.T. est une exégèse de l’A.T., une relecture de toute l’histoire Sainte depuis la Genèse, à la lumière de l’événement central de la Révélation chrétienne, à savoir la mort et la Résurrection du Christ. Les écrits de l’A.T. sont interprétés à la lumière de l’événement pascal de la mort-résurrection de Jésus, qui devient une clé de lecture de l’ensemble de la Bible. Les règles d’interprétation de la Bible élaborées par les Pères au fil des siècles sont une reprise et un développement de certaines méthodes utilisées par Jésus lui-même, puis par les apôtres, méthodes utilisées déjà par les maîtres juifs au milieu desquels ils vivent (et qui seront codifiées et fixées plus tard). Nous avons retenu d’eux essentiellement la typologie et l’allégorie, mais il y en a bien d’autres.

Une approche patristique en résonance avec la tradition juive

Les Pères n’ont pas cessé de méditer, de ruminer les Écritures et d’en transmettre le sens. Si nous voulons être des fils véritables, à l’écoute de ce qu’ils nous ont transmis, à nous de reprendre leurs méditations dans une fidélité créatrice et d’avancer un peu plus loin, ce qui nous demande de méditer aussi les Écritures et pas seulement les commentaires qu’ils nous ont laissés.

N’oublions pas que nombre des Pères connaissaient la tradition rabbinique dont ils ont empruntés les images, les symboles et le langage parfois. Le fait qu’ils écrivaient en grec (ou en latin) et que l’hellénisme a rapidement recouvert les judéo-chrétiens, ne doit pas nous faire perdre de vue que la culture juive et biblique était sans cesse présente dans leur pensée et leurs formules et qu’ils ont développé une ontologie et une anthropologie non dualiste (précisément à l’inverse des  grecs qui opposent l’âme et le corps) mais fidèle à la Révélation, ainsi que le dit Sa Béatitude Bartholoméos Ier : « La tradition orthodoxe recèle un sémitisme très profond. Dans la liturgie dite “byzantine”, en réalité écrite par des Sémites linguistiquement hellénisés, on trouve la crainte et le tremblement d'Israël devant la transcendance. La tradition orthodoxe connaît une ontologie semblable à celle du judaïsme. Le décalage qui existe entre la perspective ontologique juive et celle des confessions chrétiennes occidentales est de même nature que celui qui distingue l'Orthodoxie de ces mêmes confessions. Au point de départ de l'ontologie, en effet, nous trouvons, dans le Judaïsme et l'Orthodoxie, la primauté de la personne et non de l'essence intelligible » (La Vérité vous rendra libre, O. Clément, Paris  DDB, 1996,  Marabout n° 3656, p. 267). Au point que de nombreux hellénistes ont vu sous le grec des Évangiles avec quelle facilité déconcertante on trouve le décalque de la syntaxe hébraïque (Fr. Bernard-Marie, La langue de Jésus, l’araméen dans le Nouveau Testament, Tequi, 2002), et St Irénée lui-même témoigne d’un Évangile dans la langue des hébreux (Contre les Hérésies, III, 1). Marguerite Harl elle-même, grande spécialiste de la LXX explique que pour les juifs à l’époque hellénistique le grec devenu langue quotidienne, est une nécessité pratique. Elle précise : « D'une façon particulière, à Alexandrie, le grec permettait aux Juifs d'inscrire leur identité du côté des gouvernants, en se distinguant des autochtones égyptiens. Mais cette hellénisation linguistique n'entraînait pas nécessairement l'adoption des idées grecques : les travaux des historiens du judaïsme (…), montrent de plus en plus de prudence pour affirmer l’influence de l'hellénisme sur le judaïsme. (…) Mais pour l'Orient, alors que l'on croyait disparu l'usage du grec dans le judaïsme byzantin, N. de Lange a rassemblé les preuves de son « étonnante permanence » jusqu'au VIIIe ou IXe siècle, où non seulement la Bible continue à être lue en grec (dans la version d'Aquila) mais le grec sert à éclaircir l'hébreu (des glossaires font suivre les termes hébraïques d'une traduction en grec) et les rabbins introduisent des mots grecs dans leurs commentaires lorsqu'ils les jugent plus clairs pour dégager le sens de la phrase. Les fragments découverts dans la Geniza du Caire, écrits en hébreu, sont truffés de grec – parfois les mots grecs sont écrits en caractères hébraïques certaines instructions rituelles sont données en grec, un auteur qui ne trouve pas le mot juste en hébreu fait appel au grec » (Le Pentateuque, La Bible d’Alexandrie,  « Le rôle du grec dans la diffusion de la Bible », Cerf 2001, Folio essais 419, p. 534.536).

Nous voyons ici qu’il y a comme une interférence réciproque entre le grec et l’hébreu. Ainsi en est-il de même pour la LXX. Jusqu’à une date récente on disait qu’elle était très éloignée de la Bible hébraïque. Et aujourd’hui, avec les découvertes de Qumran, et l’avancée des recherches, on remarque que pour le Pentateuque et l’Ecclésiaste par exemple, il s’agit d’un véritable décalque de l’hébreu. D’autres livres montrent, il est vrai, davantage de différences, qui jusqu’ici étaient interprétées comme des contradictions, alors qu’elles se révèlent être comme des harmoniques (pour prendre un terme musical), car souvent elles intègrent des données de la tradition orale que les Pères connaissaient et que la plupart du temps nous ignorons. C’est pourquoi la pluralité textuelle ne pose pas de difficulté en un temps de tradition orale. Mais pour nous, hommes de l’écrit, nous avons tendance à opposer ces textes. Mais en réalité ils s’harmonisent comme le dit encore André Paul : « Jusqu'alors, on expliquait surtout les écarts quantitatifs et qualitatifs de ces Écritures grecques par les aménagements et interprétations résultant du bain culturel occidental des écrits hébraïques, dans l'Alexandrie hellénistique des IIIe et IIe siècles av. J.-C. Or, on découvrit que la traduction des Septante correspondait pour une part à une base textuelle hébraïque bien documentée à Qumrân. Celle-ci coexistait avec une autre, qui apparaissait bien comme le prototype du texte Massorétique. » (Et l’homme créa la Bible d’Hérodote à Flavius Josèphe, Bayard, 2000, p.306-307). C’est pourquoi ces découvertes d’une variété des textes bibliques utilisées dans les communautés juives, aussi étonnantes puissent-elles nous paraître à nous occidentaux du XXIe siècle, nous montrent bien que la tradition orale est toujours une interprétation des sources, et que le fondamentalisme s’accommode mal avec le principe de lecture du judaïsme, puisque la pluralité des interprétations et des relectures cohabitent et qu’elle est traditionnelle. Sur ce point nous reconnaissons aisément l’exégèse des Pères dans le prolongement de celle des maîtres juifs. Ceci ne devrait pas nous surprendre puisque comme le dit encore M. Harl : « La version grecque n’est pas séparée des traditions de son milieu, elle prend place dans un continuum exégétique. Loin de trahir la Bible la LXX en donne une interprétation qui appartient à la tradition continue » (id. p. 539). Certains auteurs (L. Prijs, Jüdische Tradition in der Septuaginta, Leiden, 1948) vont même jusqu’à démontrer que les règles herméneutiques des rabbins antérieurs à l’ère chrétienne s’inspirent des méthodes hellénistiques, dont on trouve nombre d’application dans la LXX.

La tradition orale juive permet de mieux comprendre la Bible

Or, si nous voulons comprendre les Évangiles, et les Paroles du Christ, comme les Apôtres les comprenaient ainsi que les Pères, le retour aux sources de l’A.T. et de la tradition juive peut nous être d’une aide précieuse. Comme le dit Michel Remaud dans un article en ligne :  "Pour passer du Nouveau Testament à l'Ancien, il faut passer par la culture juive de l'époque, pour lire la Bible comme les auteurs du Nouveau Testament la laisaient" (http://un-echo-israel.net/Pour-lire-le-Nouveau-Testament. Pour lire le N.T. faut-il être juif ?). 

Roger Le Déaut allait dans le même sens et faisait déjà état de la recherche en 1971 en stipulant que les exégètes savent qu’il n’est pas possible de percevoir « la continuité de l'histoire du salut dans la Révélation biblique (…) si l'on n'examine pas avec soin ce qui fut bien commun du judaïsme ancien et du christianisme primitif. » Et il ajoutait : « l'exégèse chrétienne doit toujours tenir compte de l'intermédiaire que représente la tradition juive, au sens large, entre Ancien et le Nouveau Testament. Cela paraît un truisme, mais, en pratique, souvent les recherches néo-testamentaires s'amorcent directement aux données bibliques, omettant un chaînon capital, celui des conceptions juives contemporaines. (…) On est de plus en plus convaincu qu'il faut tout d'abord chercher à expliquer le Nouveau Testament par l'Ancien, mais non pas, si je puis dire, dans l'état nu de celui-ci, mais tel qu'il était alors compris » (« La tradition juive ancienne et l’exégèse chrétienne primitive », Revue d’histoire et de philosophie religieuses 51 [1971], pp. 31-50). 

Commençons par mentionner quelques traces de la tradition orale des rabbins présentes dans le N.T. lui-même. 

Lorsqu’Étienne dans son discours du livre des Actes des Apôtres (7) reprend le récit de la vie de Moise, il dit : « comme il atteignait la quarantaine, la pensée lui vint de visiter ses frères les Israélites ». Puis un peu plus loin il continue en disant : « au bout de quarante ans, un ange lui apparu au désert du Mont Sinaï, dans la flamme d’un buisson en feu » (7,23.30). Dans le livre de l’Exode 2, et 3 on ne trouve pas cette mention de son âge. D’où Étienne sait-il que Moise avait 40 ans lorsqu’il sorti du palais de Pharaon et qu’il en avait 80 au Buisson Ardent ? Tout simplement de la tradition orale juive qui a été consignée plus tard par écrit dans le Midrash. 

Lorsque l’auteur de la première Epître de Jean (3,11-12) dit : « Car tel est le message que vous avez entendu dès le début : nous devons nous aimer les uns les autres, loin d'imiter Caïn, qui, étant du Mauvais, égorgea son frère. Et pourquoi l'égorgea-t-il ? Parce que ses œuvres étaient mauvaises, tandis que celles de son frère étaient justes ». Il n’est pas précisé en Gn 4 comment Caïn tua son frère. D’où sait-il qu’il l’égorgea ? De la tradition orale juive (Genèse Rabba 4,8). 

Pierre dans sa première épître dit : « à ceux qui jadis avaient refusé de croire lorsque se prolongeait la patience de Dieu, aux jours où Noé construisait l'Arche, dans laquelle un petit nombre, en tout huit personnes, furent sauvées à travers l'eau » (1 P 3,20). Notre attention est portée sur l’interprétation typologique, le déluge comme type du baptême, c'est-à-dire comme sa préfiguration. Mais nous ne remarquons pas l’incise : « lorsque se prolongeait la patience de Dieu ». Pierre fait ici clairement allusion à la tradition orale qui précise combien la miséricorde de Dieu fut prévenante, puisqu’il accorda du temps à la génération du Déluge afin qu’elle se convertisse. C’est pourquoi Noé mit 120 ans pour construire l’Arche, afin que les hommes lui demandent : pourquoi fais-tu cela ? Et qu’apprenant le projet de Dieu, ils reviennent de leur conduite mauvaise, afin que Dieu n’ait pas à le réaliser. Malheureusement ils n’écoutèrent pas Noé (Genèse Rabba 6,7. voir aussi T.B. Sanhédrin 108b).

Ces détails semblent infimes et peu intéressants pour nous peut-être, mais ils indiquent une familiarité profonde avec une Tradition orale qui, distincte de la Torah écrite, ne fait pourtant qu’un avec elle, et dont les sources nous sont perdues, mais que certains Pères connaissaient et supposaient acquises.

Ceci nous permet de faire un pas de plus. 

Il est courant d’entendre dire que Luc a écrit dans un grec plus littéraire que les autres évangélistes, et que par conséquent il n’était pas juif, mais grec. Si sa langue est certainement plus soignée que celle des autres évangélistes, il n’en ressort pas moins que son évangile recèle le plus grand nombre de sémitismes (440 selon le fr. Bernard-Marie), et également un grand nombre d’allusions à la tradition d’interprétation des textes des maîtres pharisiens, sans parler de la précision avec laquelle il nous montre l’observance de Jésus comme de Marie et de Joseph par rapport à la loi juive, qu’il nomme soit la Loi de Moïse, soit la Loi du Seigneur : « Et lorsque furent accomplis les jours pour leur purification, selon la Loi de Moïse, ils l'emmenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon qu'il est écrit dans la Loi du Seigneur : Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur, et pour offrir en sacrifice, suivant ce qui est dit dans la Loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux jeunes colombes. » (Luc 2, 22-24. À noter que, dans la même phrase, Luc parle de l’observance de Marie et Joseph selon la Loi de Moïse puis selon la Loi du Seigneur, pour montrer simplement qu’il s’agit de la même Loi, du même commandement qui est celui de Dieu). Par là, il montre qu’il s’agit non pas d’une simple coutume, mais d’un commandement de Dieu lui-même. Comme nous le célébrons aussi par exemple dans l’orthros de la fête de Mi Pentecôte : « Tu as fait déborder sur le monde, ô Sauveur, l'Eau de la Sagesse et de la Vie, appelant tous les hommes à puiser les eaux du Salut, car l'homme qui s'engage à pratiquer ta Loi divine, éteint par elle les braises de l'erreur; et en l'accomplissant, ô Roi céleste, il n'a plus ni faim ni soif… » 

Comprenons bien, ici dans la liturgie comme chez St Luc, que l’expression loi divine, ou loi du Seigneur, ne signifie pas des prescriptions légales. Il s’agit d’un comportement de vie en adéquation à la Parole de Dieu. Et tel est du reste la signification du mot Torah, traduite par nomos en grec, puis par Loi en français. Par rapport à ce mot Loi par exemple, Le Père André Borrély, dans sa magnifique fresque sur saint Paul théologien, nous a livré des réflexions d’une grande profondeur : « s’il [Paul] écrit en grec, c’est en sémite qu’il pense, (…) il s'agit de retrouver, sous les mots grecs, la pensée proprement sémitique, hébraïque que Paul avait tétée à la mamelle et utilisée lorsqu'il étudiait la Tora sous la conduite de Gamaliel » (Orthodoxes à Marseille, déc 2008- janv.2009,  n°124 p.5-6). Et le Père André conseille au chrétien d’acquérir un réflexe lorsque il écoute les Évangiles et les épîtres le dimanche afin d’être capable de traduire spontanément certains mots entendus en français autrement, comme par exemple : « pénétration lorsqu'il entendra prononcer le mot connaissance, souffle quand il entra parler d'esprit, inspiré si l'on dit prophète, tora lorsqu'on parlera de loi. » Or le mot Torah signifie précisément enseignement pour une direction de vie. Il y a une dynamique dans ce mot. Comme l’exprime bien André Neher : « Thora, en hébreu, ce n’est pas l’ordre, mais l’orientation ; pas la Loi, mais la Voie, la route sur laquelle est possible un cheminement en commun » (Moïse et la vocation juive, Seuil, coll. ’Maitres spirituels’, 1966, p. 104). 

Au chapitre 4, Luc nous présente Jésus comme un maître à l’égal des pharisiens. La scène chez Luc, beaucoup plus précise que chez Matthieu ou Marc, nous montre le déroulement d’un office du shabbat le matin à la synagogue tel qu’il se déroule encore (à peu de choses près) de nos jours. On confie à Jésus la lecture du livre d’Isaïe, qui est appelée la “haftara”, (littéralement “complément”, tirée des prophètes le plus souvent), car elle suit la Parasha, la longue section tirée de la Torah (Pentateuque). Elles composent ensemble l’office des lectures de la liturgie synagogale du samedi matin et des fêtes. On ne confiait pas la lecture à n’importe qui, mais à un rabbi capable de la faire, et suffisamment érudit pour en actualiser le sens par un commentaire homilétique. Cette scène montre, d’une part, combien Luc est imprégné de sa tradition juive et, d’autre part comment Jésus interprète la prophétie d’Isaïe comme étant accomplie et réalisée en sa personne. Jésus nous donne là une règle de lecture par une interprétation typologique, en montrant qu’Il est Lui-même “l’anti-type” du prophète qui est “le type”, c'est-à-dire une annonce du Christ. En ce prophète du livre d’Isaïe était déjà comme précontenue et annoncée la Bonne Nouvelle de Jésus comme Celui qui vient délivrer son peuple, le guérir de ses maladies, le libérer de l’oppression etc. 

Continuons de regarder l’Évangile de Luc. À deux reprises au chapitre 24  il nous est dit que Jésus ouvre les Écritures. Aux pèlerins d’Emmaüs : « Alors il leur dit : “O cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu'ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ?” Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait. » 

Et lors de son apparition aux Onze : « Ayant dit cela, il leur montra ses mains et ses pieds. Et comme, dans leur joie, ils ne croyaient pas encore et demeuraient saisis d'étonnement, il leur dit : “Avez-vous ici quelque chose à manger ?” Ils lui présentèrent un morceau de poisson grillé. Il le prit et le mangea devant eux. Puis il leur dit : “Telles sont bien les paroles que je vous ai dites quand j'étais encore avec vous : il faut que s'accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.” Alors il leur ouvrit l'esprit à l'intelligence des Écritures ».

Si le contenu de ces homélies divines de Jésus ne nous est pas parvenu, la méthodologie, elle, nous est bien restituée. Jésus utilise le procédé traditionnel de la tradition juive appelé hariza, qui rassemble en « collier » des paroles tirées des trois parties de l’Écriture de la Bible hébraïque à savoir : la Torah, les Prophètes et les Écrits (le plus souvent les psaumes) pour faire une démonstration complète qui s’appuie sur la totalité de la Bible ; et en montre aussi par là même l’unité interne.   

Cette méthode du « collier » est typique de la tradition juive, on la trouve abondamment dans le Midrash et le Talmud. Elle a été également reprise par les premiers Pères, qui s’inspirent naturellement de différents passages de l’Écriture pour donner une interprétation d’un verset d’Évangile ou d’une donnée de la foi chrétienne. Par exemple Jean Chrysostome qui veut démontrer par les Écritures que Jésus est vrai Dieu et vrai homme, va s’appuyer sur Isaïe, Michée, les Psaumes, Genèse et d’autres livres. Donnons seulement un petit extrait : « Ensuite pour montrer qu'il n'aurait pas seulement les apparentes de l'humanité, mais qu'il serait réellement homme, le Prophète ajoute : “Il mangera le lait et le miel”, c'est-à-dire, il usera des mêmes aliments que les enfants ordinaires. Puis, pour signifier qu'il n'est pas simplement homme, mais Dieu, le Prophète continue en ces termes : “Avant l'âge auquel un enfant a coutume d'appeler son père bon ou mauvais, c'est-à-dire de discerner le bien et le mal, il repoussera le mal, et choisira le bien” (Is. 7, 15-16.) (…) Non seulement les prophètes ont annoncé que le Christ serait homme, ils ont aussi prédit les circonstances de son avènement. “Il descendra comme la pluie sur la toison” (Ps.71, 6).(…) Un autre prophète indique de la sorte le lieu de sa naissance : “Et toi Bethléem, terre de Juda, tu n'es pas la plus petite entre les principales villes de Juda, car de toi sortira le chef qui conduira Israël mon peuple, et dont la génération est dès le commencement, depuis les jours de l'éternité” (Mi 5, 2.). Ce prophète nous prouve tout à la fois et la divinité du Christ et son humanité. Par ces paroles : “Sa génération est dès le commencement, depuis les jours de l'éternité”, il montre que son existence est avant les siècles, et par ces autres “De toi sortira le chef qui conduira Israël mon peuple”, il marque sa génération selon la chair. (…) Le temps de son avènement a aussi été annoncé par un autre prophète : “Il ne cessera d'y avoir un prince de Juda, ni un chef de sa postérité, jusqu'à ce que vienne celui qui doit venir, et celui-là même sera l'attente des nations ; il attachera son ânon à la vigne, et  au cep, le petit de son ânesse; il lavera sa robe dans le vin, et son manteau dans le sang du raisin” (Gn. 49, 10-12). » 

Voici comment, de son côté, le midrash expose cette méthode, en partant d’un verset du Cantique des cantiques : « “Tes joues sont belles au milieu des colliers, ton cou est beau au milieu des rangées de perles” (Ct 1,10). Lorsqu'ils faisaient des colliers (horezim) des paroles de la Torah, qu'ils passaient des paroles de la Torah aux Prophètes et des Prophètes aux Écrits, le feu flamboyait autour d'eux et les paroles devenaient joyeuses comme lorsqu'elles furent données sur le Sinaï : lorsqu'elles furent données depuis le mont Sinaï pour la première fois, ne furent-elles pas données dans le feu, comme il est dit : “La montagne était en feu jusque dans les profondeurs du ciel” ? (Dt 4,11) Ben Azzaï était assis et scrutait [l'Écriture] et le feu flamboyait autour de lui. On alla le dire à Rabbi Aqiba : Rabbi, Ben Azzaï est assis et scrute l'Écriture et le feu flamboie autour de lui. Il vint auprès de lui et lui demanda : J'ai entendu dire que tu scrutais l'Écriture et que le feu flamboyait autour de toi. Il lui répondit : Oui. Rabbi Aqiba lui demanda : Peut-être étudiais-tu les secrets du char ? (Ez 1) Il lui répondit : Non. Mais j'étais assis, je faisais un collier des paroles de la Torah, passant de la Torah aux Prophètes et des Prophètes aux Écrits et les paroles étaient joyeuses comme lorsqu'elles furent données sur le Sinaï et elles étaient douces, comme lorsqu'elles furent données pour la première fois, car, lorsqu'elles furent données pour la première fois, ne furent-elles pas données dans le feu : “Et la montagne flambait ?” (Dt 4,11) » (Cantique Rabba 1,10). 

En composant un collier avec les versets bibliques, Rabbi Shim’on ben Azzaï désire montrer l’unité de l’Écriture et sa cohérence interne, ou mieux encore recréer cette unité, pour manifester l’unité même de Dieu. Pourquoi le feu accompagne-t-il la méditation de la parole ? Car il rappelle l’événement du Sinaï où les fils d’Israël avaient perçu l’unité de la Parole telle qu’elle était sortie de la bouche de Dieu. 

Un exemple au sujet de la résurrection des morts 

Un dernier exemple tiré de l’Évangile de Marc (qui a son parallèle en Luc), montre de nouveau la familiarité de Jésus avec la tradition orale qui nous est perdue. Il s’agit de la controverse avec les sadducéens au sujet de la résurrection. Ce dialogue est typique et c’est bien en considérant Jésus comme un maître de la tradition pharisienne que les sadducéens s’adressent à lui : « Alors viennent à lui des Sadducéens – de ces gens qui disent qu'il n'y a pas de résurrection – et ils l'interrogeaient en disant : “Maître, Moïse a écrit pour nous : Si quelqu'un a un frère qui meurt en laissant une femme sans enfant, que ce frère prenne la femme et suscite une postérité à son frère. Il s’agit du récit des sept frères qui meurent et épousent chacun la veuve et à la résurrection de qui sera-t-elle l’épouse ? ” Jésus leur dit : “N’est-ce point parce que vous ne connaissez ni les Écritures ni la puissance de Dieu, que vous êtes dans l’erreur... Quand au fait que les morts doivent ressusciter, n’avez-vous pas lu dans le livre de Moïse, au récit du buisson ardent, comment Dieu lui a dit (Ex 3,6) : Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob" ? Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Vous êtes complètement dans l’erreur” » (12,18-27). 

Que reproche Jésus aux Sadducéens ? De ne pas croire en la résurrection pensons-nous. Oui, c’est exact. Mais il va plus loin, il leur reproche d’ignorer la Torah orale (la tradition) qui enseigne la résurrection des morts en la tirant des Écritures par le midrash. Car le midrash donne les clés d’interprétation : « Il a été enseigné : Rabbi Simai dit : D’où savons-nous que la résurrection des morts est enseignée par la Torah. Parce qu’il est dit (Ex. 6,4) : « ... Et j’ai contracté également une alliance avec eux pour leur donner la terre de Canaan ». Il n’est pas dit “pour vous donner”, mais “pour leur donner” ; de là résulte que la résurrection des morts est enseignée par la Torah. » (Talmud de Babylone Sanhedrin 90 b). Ce verset de l’Écriture qui rappelle la promesse aux Patriarches est inopérant et inaccompli tant que les patriarches sont morts. C’est pourquoi il montre qu’en réalité ils revivront. C’est ce même argument que Jésus emploie dans ce dialogue avec les Sadducéens où il fait mention du Dieu des trois patriarches sans expliquer davantage, mais cela suffit pour témoigner que c’est le Dieu des vivants.

Un autre midrash éclaire encore cette parole de Jésus. Reprenons d’abord le texte biblique au livre de l’Exode (5,1-2) : « Moise et Aaron allèrent trouver Pharaon pour lui demander : “Ainsi parle le Seigneur, le Dieu d’Israël : laisse partir mon peuple qu’il aille célébrer une fête pour moi dans le désert”.  Pharaon répondit : “qui est le Seigneur pour que j’écoute sa voix et que laisse partir Israël ? Je ne connais pas le Seigneur” ». 

Un midrash bien connu lui est associé : « Quand Pharaon eu entendu la demande de Moise et d’Aaron il demanda qu’on lui apporte ses registres qui comportaient le nom de toutes les divinités des nations. Il chercha le nom de l’Éternel mais ne trouva aucune mention du Tout-Puissant. “Un tel Dieu n’existe pas déclara-t-il. Il n’apparaît dans aucun de mes registres”. Moise et Aaron répondirent alors : “Insensé ! Tu ne le cherches pas là où il faut. Tes listes ne mentionnent que des dieux (idoles) sans vie. Notre Dieu est le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, il n’est pas le Dieu des morts mais des vivants, le Maître de l’univers” » (Shemot Rabba 94). 

Comme les sadducéens qui sont complètement dans l’erreur, Pharaon l’est aussi, car comme eux il ne croit pas à la résurrection, c'est-à-dire à la toute puissance de Dieu qui ressuscite les morts. 

Mais si nous regardons de près comment Jésus a argumenté, il a d’abord cité la Torah de Moise : « je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob » puis immédiatement après il cite la Torah orale (la tradition) que nous venons de voir dans ce midrash : « il n’est pas le Dieu des morts mais des vivants ». De même les Saintes Femmes porteuses de parfum comme Pharaon cherchaient un mort, en courant au tombeau, pour l’embaumer car elles ne savaient pas encore la Bonne Nouvelle. Mais en arrivant, elles entendirent les deux hommes en habit resplendissant leur dire : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici il est Ressuscité !» Cette formulation propre à St Luc, le rend encore plus proche des sources que les autres évangélistes, puisqu’il reprend encore une fois le midrash. Et la liturgie s’en inspire quand elle nous fait chanter : « Les femmes à la sagesse divine, accoururent vers Toi, Ô Christ, avec des aromates. Celui qu’elles cherchaient en pleurant, parmi les morts, c’est le Dieu vivant, qu’elles adorèrent en exultant, et, elles portèrent la nouvelle de cette Pâque mystique à tes Apôtres, Seigneur » (Matines de Pâques, 7e ode). 

Ainsi Jésus puisant dans son trésor(Mt 13,52) interprète par le midrash pour montrer aux hommes du Temple que le Dieu vivant d’Israël est celui qui fait revivre, et donc qu’il ressuscite les morts.

Si nous le savions déjà grâce à la Bonne Nouvelle de la Résurrection du Christ, dont nous disons avec St Paul qu’il est « le premier né d’entre les morts » (Col 1,18) prototype de toute résurrection, les sources du midrash nous donnent une profondeur et une épaisseur magnifiques qui confirment notre foi, la nourrissent jusqu’en ses racines les plus profondes de la Révélation. Car si nous lisons cette controverse avec les Sadducéens, grâce au midrash, à la lumière du livre de l’Exode et de la longue et difficile libération des fils d’Israël de la servitude d’Egypte, alors c’est sur le fond du récit de la Pâque que nous pouvons entendre cette péricope, et nous avons là un autre lien explicite entre la traversée de la Mer Rouge et la Pâque chrétienne, que le Christ récapitule en sa vie, sa mort et sa résurrection.  

Chez Irénée et Cyrille de Jérusalem nous le retrouvons de nouveau avec la même précision : « C'est Lui qu'on appelle dans la loi le Dieu d'Abraham et le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob, Dieu des vivants, encore que la grandeur et la sublimité de ce Dieu soit inénarrable » (La prédication des Apôtres §8, DDB, coll. les Pères dans la foi, 1977, p.26). 

« Dieu dit donc à Moïse : “Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob” (Ex 3.6). Si Abraham était mort, ainsi qu'Isaac et Jacob, Dieu est donc le Dieu de ceux qui n'existent pas ! Il faut donc que Abraham, Isaac et Jacob existent encore pour que dans ce passage, Dieu soit le Dieu de personnages existants. Car il n'a pas dit  “j'étais leur Dieu”, mais “je suis” » (in Catéchèses baptismales, 18, Édifions du Soleil levant, 1961, p. 422ss.). Comment ne pas y discerner une familiarité avec le midrash et la tradition rabbinique ? 

Saint Anastase, Patriarche d’Antioche au VIe siècle, vient confirmer encore s’il le fallait tout cela : « “Le Christ a connu la mort, puis la vie, pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants”  (Rm 14,9) ; “Dieu n’est pas le Dieu des morts, il est le Dieu des vivants”. Puisque le Seigneur des morts est vivant, les morts ne sont plus des morts mais des vivants ; la vie règne en eux, pour qu’ils vivent et ne craignent plus la mort, de même que “le Christ, ressuscité des morts, ne meurt plus” (Rm 6,9). Ressuscités et libérés de la corruption, ils ne verront plus la mort ; ils participeront à la résurrection du Christ, comme lui-même a eu part à leur mort. En effet, s’il est venu sur terre, jusqu’alors prison éternelle, c’est pour “briser les portes de bronze et fracasser les verrous de fer” (Is 45,2), pour tirer notre vie de la corruption en l’attirant à lui, et nous donner la liberté à la place de l’esclavage » (Homélie 5, sur la Résurrection ; PG 89, 1358 [trad. bréviaire rev.]). Nous retrouvons l’idée que Dieu est le Dieu des vivant, aussi les morts sont-ils vivants. Puis l’exemple du Christ lui-même, ressuscité des morts, et l’arrière-fond de l’esclavage dont tout le mystère Pascal nous délivre. 

Il est difficile de conclure un tel sujet. Le Père Lev Gillet, depuis 1941, nous a donné dans son livre Communion in the Messiah  quelques clés de compréhension que nous n’avons pas encore su entendre : « L’Ancien Testament est bien la base du Judaïsme, mais c’est avec les pierres de la tradition juive que la maison a été bâtie dessus. Si un chrétien croit pouvoir “couronner” l’édifice juif simplement en superposant le Nouveau Testament à l’Ancien, il est comme un homme qui tenterait de poser le toit de la maison directement sur les fondations, au lieu de le mettre au sommet. Approcher le judaïsme sans quelque connaissance de la tradition vivante des juifs ni encore une profonde sympathie par rapport elle, sera peine perdue » (Communion in the Messiah, Studies in the Relationship between Judaism and Christianity, ed. James Clarke and Co., Cambridge, 2002, p.44). 

Et il semble comprendre les difficultés que peuvent rencontrer certains chrétiens devant cette découverte d’une tradition qui ne nous est plus familière, voici sa pensée qui donne à réfléchir : « “S’il devenait évident que la religion de la Torah que professaient les pharisiens exprimait une authentique expérience spirituelle, était une source d’inspiration pour vivre et mourir saintement, la force spirituelle du christianisme en serait-elle amoindrie ? Le chrétien ne devrait-il pas se réjouir d’apprendre que le juif, même le pharisien, en savait plus long qu’on ne le croyait sur les sujets spirituels et qu’à sa manière, différente de l’approche chrétienne, il aimait le Seigneur son Dieu de tout son cœur, de toute son âme, et de tout son esprit – oui, et son prochain comme lui-même ?” C’est ainsi que la rencontre de Jésus et des pharisiens n’a pas manqué de produire du fruit : au contraire Jésus a assimilé le meilleur du judaïsme de son temps et ce « meilleur », il l’a encore sublimé. Ce n’est pas seulement au scribequi avait « répondu avec sagesse » mais aussi à l’authentique amour de Dieu et du prochain des pharisiens que Jésus adressa cette parole : “Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu” (Mc 12,34) » (Ibid. p.4 à 7 où Lev Gillet cite T. Herford, Pharisaism. Its Aim and its Method, Londres, 1912, p. 333).

Les Pères étaient audacieux dans leurs interprétations des Écritures, soyons le avec eux, grâce à eux. N’éteignons pas l’Esprit qui parle à l’Église à travers ses membres que nous sommes, et qui renouvelle pour notre temps la saveur des Écritures. Olivier Clément, encore une fois, peut nous aider à trouver cette juste audace en fidélité à leur pensée. Écoutons le : « Il faut lire l'Ancien Testament en renonçant à toute typologie qui aboutirait à un rejet ou à une ignorance du judaïsme. Ce qui suppose, de fait, un travail de purification de la pensée des Pères de l'Église. … Il faut lire la Bible dans son texte, sans oublier les correspondances établies par les Pères, mais sans en faire un instrument d'ignorance du judaïsme. Et, bien sûr, il faut tenir compte aussi de la façon dont le Talmud, la kabbale, le Zohar lisent les mêmes textes. Établir comment la lecture de la sagesse juive et celle des Pères de l'Église peuvent s'accorder : c'est tout le travail à mener. …Cela étant, je crois qu'il faut respecter le judaïsme dans sa spécificité, tel qu'il s'est développé. Il me paraît important de faire découvrir aux chrétiens le judaïsme qui est venu après le Christ » (Mémoire d’Espérance, Entretiens avec Jean-Claude Noyer, DDB, 2003, p.166-167).


© Sandrine Caneri, SBEV, Bulletin Information Biblique n° 74 (Juin 2010), p. 6. 


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(1) L’unité des deux testaments
« L’unité du texte biblique a d’abord été affirmée, au cours du IIe siècle, par Justin et par Irénée, contre Marcion et les gnostiques, qui opéraient des choix parmi les textes bibliques » (A. Le Boulluec, La Notion d’hérésie dans la littérature grecque. IIe-IIIe siècle, t. I, De Justin à Irénée, Paris, 1985). Clément et Origène ont à leur tour mis en lumière non pas seulement l’unité des deux « testaments » mais une unité interne, en quelque sorte organique, de leur ensemble : les Écritures forment un tout (un « corps ») où la moindre parcelle est solidaire de l’ensemble. Chaque détail, jusqu’au moindre iota, a un sens utile pour les autres parties du texte, un sens qui se découvre par l’étude des relations d’un texte avec tous les autres textes. Les images organiques ont particulièrement bien été utilisées par Origène » (M. Harl, Origène. Philocalie, 1.20, Sur les Écritures, Paris, 1983, SC 302, Introduction, « L’herméneutique d’Origène » p.115-116.).
Cette conception d’une interprétation globalisante coexiste paradoxalement avec une extrême attention accordée au moindre détail, au mot pris pour lui-même, hors de son contexte. Origène fait un sort particulier à la préposition ek dans ce que Dieu dit à Adam après la faute : « Tu es devenu comme l’un d’entre nous », heîs ex hemon (Gn 3, 22) : cela évoque celui qui est « sorti » du monde divin (Commentaire sur Jean XXXII, 233 ; Homélies sur Ézéchiel 1, 9). On trouve les mêmes idées sur le texte biblique chez les rabbins, comme le montrent les Targums : l’Écriture est un seul livre ; le sens se trouve si l’on a une vue synthétique de l’ensemble ; le moindre détail a valeur et signification (cf. R. Le Deaut, La Nuit Pascale, Essai sur la signification de la Pâque juive à partir du Targum d’Ex 12,42, Rome,  Biblical Institute Press, 1963, p.58-62).

(2) La Septante
Traduite selon la légende par 70 sages juifs à partir d’un texte hébreu, au IIIe siècle avant notre ère, à Alexandrie. N’oublions pas que cette bible est traduite par des juifs pour des juifs hellénisés. Nous n’entrons pas dans les détails sur les différentes versions de la Bible dans les premiers siècles. À partir de St Jérôme, certains Pères latin ont sans doute commencé à utiliser la Vulgate (traduction latine de la Bible hébraïque). La Bible des Pères de l’Église, du christianisme ancien est tout entière en langue grecque. C’est dans l’unité de la langue grecque que nous avons le plus de facilité à percevoir les relations intertextuelles et les échos entre les textes isolés dans le temps et dans le livre, mais c’est exprimé dans la langue grecque que ces nombreuses relations sont souvent fondatrices de sens.

 

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org