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Paul André
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Ce grand écrit du judaïsme préchrétien est composé de cinquante chapitres. La version la plus complète, considérée comme fidèle, nous est parvenue en éthiopien (guéez) avec vingt-sept manuscrits connus à ce jour ; elle fut réalisée sur la base d’une traduction grecque dont il ne reste que deux citations littérales, mais aussi de nombreuses réminiscences écrites, de l’Antiquité au Moyen Âge.

Quelque quinze fragments ont été recueillis dans les grottes de Qumrân. Ils ne correspondent qu’à 15 % de l’ensemble de l’œuvre, mais ils attestent sans ambages que l’original fut écrit en hébreu, la langue de la Loi, pas plus tard que le milieu du IIe s. av. J.-C. À l’exception sans doute de la traduction syriaque, toutes les autres versions, en latin, en copte, en éthiopien, en géorgien et en arménien, dépendent de la traduction grecque, effectuée dans le sillage de la Septante, probablement au Ier s. apr. J.C.

Un midrash apocalyptique

Le titre apparaît vers la fin du IIe s. av. J.-C. dans le Document de Damas, dont des fragments ont été retrouvés dans les grottes ; il est formulé ainsi : « Le Livre des divisions du temps selon leurs jubilés et leurs semaines d’années » (XVI,3-4). Dans son Prologue, la version éthiopienne en propose cette forme développée : « Ceci est l’histoire de la division des jours de la loi et du témoignage des événements des années, de leurs semaines, de leurs jubilés pour toutes les années du monde ». Dans sa dernière ligne, elle en donne cet écho en résumé : « Ici se termine le récit de la division des jours » (L,13). Ce titre devint simplement « [Livre des] Jubilés », chez Épiphane, ou « Petite Genèse », chez Jérôme.

L’œuvre ainsi désignée pourrait être un midrash narratif sur les livres de la Genèse et de l’Exode, jusqu’au chapitre 12 (célébration de la première Pâque), avec une évocation du chapitre 24 (le séjour de Moïse sur le mont Sinaï) ; la teneur en développements juridiques (halakhâh) l’emporte en quantité sur la composante de légendes et anecdotes (haggadâh). La caractéristique globale est néanmoins celle d’une œuvre d’apocalypse. Parlons alors d’un midrash apocalyptique. On y rapporte, en effet, la « révélation » que l’Ange de la Présence (ou de la Face) fit, sous forme de dictée, à Moïse, convoqué pour cela sur le mont Sinaï. Cette révélation évoque l’histoire des hommes depuis Adam, présentée selon une chronologie et un calendrier correspondant à un programme divin prédéterminé. Fixée d’avance par Dieu, cette histoire se divise en quarante-neuf cycles ou jubilés de quarante-neuf années de trois cent soixante-quatre jours, d’Adam à la première Pâque. Le milieu de l’histoire correspondrait à l’entrée d’Israël dans « sa » Terre, en l’an deux mille quatre cents cinquante, soit au terme du cinquantième jubilé (L,4). Chacune des étapes est systématiquement chiffrée en fonction d’un comput irréversiblement acquis, les fêtes d’Israël correspondant strictement aux ponctualités saisonnières, les règles divines aux rythmes naturels de la création.

La dernière Loi.
Le rédacteur des Jubilés reprend et enrichit les épisodes de la Genèse et de l’Exode, dans le but de magnifier la valeur éternelle de la Loi et des rites complémentaires qu’il fait homologuer par celle-ci. Il intervient à l’instar de l’auteur des Chroniques qui reprend et complète les récits de Samuel et des Rois, visant pour sa part à valoriser certaines fondations cultuelles de David. Sans le dire, son œuvre se présente comme la dernière Loi, par rapport au « livre de la première Loi » que désigne formellement l’un de ses héros (VI,22). Pas étonnant dès lors qu’au tournant du Ier s. apr. J.-C., si l’on en juge par les manuscrits de la mer Morte, en certains milieux du moins, on lui ait attribué une excellence et une autorité égales à celles des livres de Moïse. L’Église éthiopienne semble la seule à l’avoir homologuée comme telle. L’examen regroupé des thèmes saillants du livre permettra de saisir l’essentiel de ses messages. 

Les tablettes du destin et la Loi préexistante

L’histoire dans sa totalité se présente comme déjà écrite par Dieu sur sept tablettes (XXXII,21) ; elle est dès lors déterminée d’avance. Il y a donc conflit avec la liberté humaine, pourtant affirmée.

Une histoire déjà écrite.
La Loi promulguée sur le mont Sinaï n’est qu’une mince partie du contenu des tablettes « célestes » (XVI,28) et préexistantes, inconnues de la Bible. Pour le Targum du Pentateuque, « Deux mille ans avant d’avoir créé le monde, il [Dieu] avait créé la Loi » (Targum Néofiti en Gn 3,24). Chez les Babyloniens, on connaissait les tablettes sur lesquelles était gravé le destin du monde. Dans la littérature judaïque ancienne, on les retrouve dans le Ier Hénoch à sept reprises, dans les Testaments des douze Patriarches trois fois, également dans la Prière de Joseph. Mais on en compte vingt occurrences dans le Livre des Jubilés : on les dit gravées par Dieu ou par son mandataire angélique. Elles contiennent les préceptes religieux, avec le calendrier des fêtes et les règles morales ; l’enregistrement des actes de chaque humain sur la terre ; les événements survenus dans l’histoire, la destinée des hommes et leur rétribution finale. Telles quelles, les « sept tablettes » sont données intégralement à lire, en vision du moins et par la médiation d’un ange, à de grandes figures comme Jacob (XXXII,21-26), à l’instar de Moïse le destinataire prioritaire et qualifié de toute « révélation ».

Des pratiques immémoriales.
Censée être écrite bien avant la création du monde, et immuable, la Loi transcende l’histoire. Rien d’étonnant, donc, à ce que les Patriarches la pratiquent déjà, avant même qu’elle ne fût révélée à Moïse sur le mont Sinaï. Ainsi, parmi bien d’autres faits, Jacob inaugure le Yom Kippour, « Jour du Pardon ou des Expiations », en faisant le deuil de Joseph (XXXIV,18-19) ; il anticipe ainsi sur la législation du Lévitique (Lv 16), dotée dès lors de justifications et d’explications différentes. Pas surprenant non plus que les « anges de la Face et les anges de la Sanctification » aient été créés circoncis (XV,27), dès le premier jour[1], ni qu’ils pratiquent le repos du sabbat en même temps que Dieu (II,17) ou célèbrent la fête des Semaines dans les cieux « depuis le jour de la création » (VI,18). On est bien dans la veine apocalyptique.

 C’est sur les « tablettes célestes » qu’est inscrite aussi la loi de la circoncision (XV), prescrite à Abraham.

La maison d’Abraham.
À la différence de ce que rapporte le livre de la Genèse (Gn 17), source directe et parfois littérale des Jubilés, le patriarche n’est plus, en Jubilés XV, le « père d’une multitude de nations » (Gn 17), mais l’ancêtre direct du seul peuple d’Israël.

Le transfert nationaliste de la figure d’Abraham et du propos est flagrant. Ce qui est largement confirmé par ailleurs. Ainsi, avant de mourir, c’est à Jacob directement qu’Abraham communique un « testament » d’une xénophobie soutenue (XII,10-28).

La descendance de Jacob est nommée « maison d’Abraham », ce qui équivaut à dire qu’Israël sera un jour l’unique occupant de la planète. Dieu en personne déclare en songe à Jacob : « Je donnerai à ta race toute la terre qui est sous le ciel, ils exerceront le pouvoir parmi les nations, comme ils le voudront, puis ils rassembleront toute la terre et en hériteront pour toujours » (XXXII,19).

L’aménagement nationaliste du récit biblique ne s’arrête pas là. Dans le Livre des Jubilés, Jacob finit par tuer son aîné Ésaü (XXXVIII,2), l’archétype de l’étranger d’Israël ou du citoyen des « nations », alors que les deux frères se réconcilient dans le touchant récit de la Genèse (Gn 33,1-11). Il n’y a d’autre prochain qu’un membre d’Israël. La récupération nationaliste du « père des nations » va plus loin encore. À Abraham fut « révélé » l’hébreu, l’idiome national d’Israël, la langue « de la création » qui « avait cessé d’être parlée par tous les humains à partir du jour où s’était écroulée » la tour de Babel (XII,25-27). Selon les sources disponibles du moins, voilà le point de départ de la doctrine judaïque de la « langue sainte » (l’hébreu) et partant du nationalisme linguistique des Juifs.

Le mal et le péché, la mort et le salut

Le Livre des Jubilés s’accorde avec le Ier Hénoch, particulièrement le Livre des Veilleurs pour attribuer aux anges concupiscents la cause du mal dans le monde (V,1-11 et VII,20-33). La faute de ces derniers, esprits déchus, touche l’ensemble de l’humanité. Quant au péché d’Israël, il se situe dans un cadre spécifique et circonscrit. C’est pourquoi Dieu met en œuvre les moyens efficaces en vue de préserver son peuple des attaques de son Adversaire malfaisant, Mastéma ou le « prince des esprits » (X,8)[2]. Et la circoncision, elle-même voulue d’avance par Dieu, est le premier et le plus sûr des rites de défense. Les anges eux-mêmes, créés circoncis, en sont à la fois les garants et les témoins célestes.

Le mal après le Déluge.
D’après les Jubilés, avec le Déluge et l’extermination quasi généralisée de la descendance d’Adam, Dieu purifia la terre de toute perversité et sa création se retrouva totalement rénovée. Malgré cela, les hommes continuèrent de pécher, du fait de leur liberté mal orientée (conséquence du « mauvais penchant ») et de la pression des forces démoniaques de Mastéma et de ses troupes. Telle est, pour ce livre, la double cause du mal moral, de la diminution de la longévité humaine et de la dégénérescence de la nature depuis le Déluge. L’éradication future du mal interviendra tout à la fin de l’histoire « révélée ». Ce sera l’heure de la conversion totale et parfaite. Dieu alors interviendra directement, ainsi qu’il le déclare d’entrée de jeu : « Je circoncirai leur cœur et celui de leur descendance, je leur créerai un esprit saint, je les purifierai en sorte qu’ils ne se détournent plus de moi, depuis ce jour et jusque dans l’éternité » (II,23).

Le péché « mortel ».
Parmi les péchés, certains sont tels qu’ils provoquent l’exclusion du salut promis à l’ensemble d’Israël : ils « égarent vers la mort » (XXI,22) ; autrement dit, ce sont des « fautes mortelles » à l’instar de celles que commit Ésaü, dont la « race sera extirpée de dessous le ciel » (XXXVI,34). Le fils d’Israël est alors assimilé au fils d’Ésaü, à l’Étranger. Pour ces péchés, et à la grande différence de tous les autres à condition qu’il y ait repentir, point de pardon car ils sont perpétrés contre Dieu. Le salut est un effet de l’élection d’Israël pour les descendants de Jacob. Les mérites ne comptent guère. En revanche, refuser les conditions de l’élection ou agir contre elles par un lot défini d’actes interdits, mène à la mort. Il semble qu’on ait là le modèle de la doctrine chrétienne du « péché mortel ».

Renforcer les lois.
Il existe des tentations : rejeter la circoncision, omettre de sanctifier le sabbat ou d’observer la Pâque, pratiquer ou seulement permettre un mariage mixte (« L’homme qui donne sa fille en mariage à un étranger sera lapidé et celle-ci brûlée […] : il n’y aura ni oubli ni pardon » [XXX,7 et 10]), se livrer à l’inceste ou à l’idolâtrie, etc. Tout cela explique la tendance protectrice à renforcer et durcir les lois bibliques. C’est le cas entre autres pour la peine de mort. « Toute femme ou servante qui commettra chez vous la fornication, brûlez-la au feu », lit-on (XX,4), ce qui correspond à une généralisation de la loi du Lévitique (Lv 21,9), qui réservait ce supplice aux filles de prêtres qui se prostituent (Dt 22,21).

La peur de perdre son identité.
Dans bien des passages du Livre des Jubilés, on perçoit les affres d’une peur dévorante et réactive. On peut deviner une situation de crise propice aux prévarications des « fils d’Israël », peut-être aux derniers temps de l’hellénisation syrienne avec la guerre interne pour le haut sacerdoce (170-165 av. J.-C.). Cependant, le fait qu’Abraham ne soit plus le « père des nations » mais celui d’Israël, ainsi que l’assassinant d’Ésaü par Jacob, sembleraient fournir une justification idéologique à l’expansionnisme armé des Hasmonéens conquérants, praticiens de la judaïsation forcée.


© André Paul, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 152 (juin 2010), "De l'Ancien Testament au Nouveau - 1. Autour du Pentateuque", pages 42-46. 

 

 
 
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