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Texte liturgique
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Moitel Pierre
Le texte liturgique trahit-il le texte biblique ?
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Dans cet ensemble se révèlent, à côté des richesses, des bizarreries et curiosités...
 
Pierre Moitel commence par décerner deux bons points aux auteurs du nouveau lectionnaire : la première et grande innovation est l'entrée de l'Ancien Testament aux messes des dimanches et fêtes. La seconde est la lecture continue des trois évangiles synoptiques. Il regrette toutefois que les récits de la Passion soient “bloqués” dans la seule semaine sainte, ce qui empêche d'exploiter les richesses de ces textes fondamentaux.


Des récits tronqués

Dans cet ensemble de 565 textes que comporte le nouveau lectionnaire, se révèlent, à côté des richesses, des bizarreries et curiosités qu’il conviendrait d’amender pour mieux respecter la pensée biblique qui traverse ces textes. Retenons six exemples parmi les textes d’évangile.

Le récit de l’Annonciation (année B, 4e dimanche de l’Avent) se termine par ces mots : Alors l’ange la quitta.  Clôture maladroite du texte et contraire à l’esprit d’ouverture des récits bibliques : tout message céleste reçu d’en haut est normalement retransmis par un messager de la terre. Deux versets supplémentaires (Lc 1,39-40) auraient donné à ce récit sa vraie perspective. Pourquoi laisser Marie enfermée dans sa maison après le départ du messager céleste, alors que, selon le récit de Luc, elle part en hâte porter à sa cousine Élisabeth la salutation et le message dont elle a été la première bénéficiaire (voir Lc 1, 29-41 et 44).

La même aventure arrive à Joseph le jour de sa fête (19 mars). Le récit s’arrête sur la phrase : Joseph fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit. Interruption non cohérente avec la double mission que Joseph vient de recevoir (Mt 1,20-21) : prendre chez lui Marie et introduire officiellement le fils de Marie dans le peuple d’Israël et la terre de Palestine, en lui donnant -- en tant que père historique -- son nom, Jésus. Deux versets supplémentaires (Mt 1,24b et 25) sont indispensables à la logique interne du récit.

Autre texte frustrant : le court récit évangélique intitulé «Jésus a pitié de la foule» (Mc 6, 30-34; année B, 16e dimanche du temps ordinaire). À l’audition du texte, chacun s’attend à ce que Jésus fasse quelque chose pour cette foule sans berger. De fait, dans le récit de Marc, Jésus le fera par le partage des cinq pains et des deux poissons (Mc 6, 35-45), mais les fidèles pratiquants de ce dimanche resteront sur leur faim ! Ils n’auront pas droit à la suite de l’histoire.

Dans la suite immédiate de l’année B, Marc cède la place à Jean durant cinq dimanches (du 17e au 21e). Excellente initiative qui permet de goûter le récit du partage du pain, suivi du discours sur le pain de vie ! Malheureusement, le texte (Jean 6) est amputé, dépecé, tronçonné en séquences qui ne prennent pas en compte la structure du récit. D’une part, le 17e dimanche, on quitte le récit en laissant Jésus tout seul sur la montagne, mais le dimanche suivant, le texte s’ouvre au bord du lac avec Jésus sur l’autre rive. D’autre part, le 19e dimanche se clôt sur la parole de Jésus : «Moi, je suis le pain de vie…» (Jn 6,51), laquelle parole est reprise en ouverture de l’évangile du dimanche suivant. Aucune liaison d’un côté, répétition de l’autre. Enfin, pourquoi cette omission du récit de la marche de Jésus sur la mer (Jn 6,16-21) ? N’est-ce pas parce que Jésus est maître de la mer et de la mort qu’il peut se dire ensuite le pain de  vie ?

Autre récit ambigu : le passage évangélique intitulé «Apparition au bord du lac : la pêche miraculeuse» (année C, 3e dimanche du temps pascal). Le texte est présenté dans son intégralité (Jn 21,1-19) et dans une version brève (Jn 21,1-14). L’intitulé (*) est valable pour la version brève, mais ne l’est plus pour la version intégrale. Le double découpage donne en effet deux récits de tonalité différente et porteurs de deux messages différents : la version brève raconte la troisième manifestation de Jésus ressuscité, la version intégrale insiste sur l’attention particulière portée par le Ressuscité à Pierre, lequel traverse tout le récit (v. 2.3.7. 15-19). Selon le choix du célébrant, le prédicateur scrupuleux (ou simplement respectueux des textes) sera contraint à préparer deux homélies différentes !

Demier exemple (année B, 28e dimanche du temps ordinaire). Le récit de Marc commence par ces mots : Jésus se mettait en route…  (Mc 10,17). Pourquoi en finale ne pas poursuivre la marche avec le verset : Ils étaient dans le chemin montant vers Jérusalem et Jésus marchait devant eux (Mc 10,32) ? À la question de l’homme riche «Que dois je faire pour avoir en héritage la vie étemelle ?» (Mc 10, 17) et à celle des disciples «Qui peut être sauvé ?» (Mc 10,26), Jésus répond par son comportement : il prend le chemin de la croix, direction Jérusalem. Autant que ses paroles, les actes de Jésus sont parlants.

Il est dommage que trop de récits bibliques, de l’Ancien et du Nouveau Testament, soient ainsi tronqués. Terminer, quasi systématiquement, un récit par un discours ou une parole de Dieu ou de Jésus, c’est courir sur la pente d’une interprétation idéologique ou moralisatrice. «L’événement fondateur s’est fait récit» nous rappelle Bernard Sesboüé. «Dire Jésus Christ, ajoute Jean-Noël Aletti, ce n’est pas énoncer des dogmes, mais raconter une histoire (**).» À laisser tomber des parcelles de récits de salut, le risque est grand de dévoyer le sens du salut.

Le risque de perdre le fil et le sens du récit n’est pas illusoire, si l’on regarde, toutes lectures confondues, le pourcentage des “discours” par rapport aux “récits” pour l’année A (avec, il est vrai, l’évangile de Matthieu abondant en enseignements de Jésus !).


Des harmoniques dissonantes


Une cohérence harmonieuse entre les trois textes de l’Écriture apparaît quand le thème résonne d’un texte à l’autre autour des mêmes faits et des mêmes images. Elle manifeste l’unité des deux Testaments et permet au chrétien de percevoir le dessein de salut de Dieu dans sa continuité historique. Les lectures des quatre dimanches de l’Avent (année B) offrent un bon exemple de cette harmonie.

Les dissonances surgissent surtout dans les dimanches “du temps ordinaire” avec la juxtaposition de deux lectures semi-continues : par exemple (année A), lecture de l’évangile de Matthieu d’une part et lecture des lettres de Paul (aux Corinthiens, aux Romains, aux Philippiens, aux Thessaloniciens) d’autre part. L’unité du thème se faisant entre le récit évangélique et un extrait de l’Ancien Testament, le chrétien présent à la messe entend en deuxième lecture un texte “hors thème”, sans lien avec les deux autres. Une telle dissonance exige une gymnastique de l’esprit telle qu’en certains lieux, m’a-t-on signalé, l’impasse est faite sur l’épître pour ne pas disperser l’attention des auditeurs.

À ces dissonances s’ajoute une réalité sociologique. La lecture continue prend sens pour le chrétien qui participe chaque dimanche à la messe. Or, la réforme du lectionnaire s’est mise en place, au moment où la pratique dominicale baissait. Pour les pratiquants épisodiques, de plus en plus nombreux, il n’y a pas con-tinuité. Faut-il renoncer à la lecture continue ? Ce serait contraire à l’esprit des premières communautés chrétiennes qui nous ont légué des histoires suivies… C’est la quadrature du cercle ! Les auteurs en étaient conscients quand ils écrivaient en 1969 : « La lecture semi-continue et l’agencement des lectures par thèmes ont chacun leurs avantages et leurs inconvénients, on n’adoptera donc aucune solution rigide». Serait-ce aux “utilisateurs” de résoudre l’imbroglio ?


Des maladresses et erreurs de traduction


Lorsque le lectionnaire est construit, la Traduction œcuménique de la Bible (TOB) n’existe pas. Le Nouveau Testament paraît en 1972, l’Ancien en 1975. Depuis lors, en vingt-cinq ans (1969-1994), les recherches bibliques ont tenté d’affiner la traduction des textes anciens. On peut donc espérer que, dans un avenir proche, les imperfections du texte actuel seront corrigées, de façon à ne pas fourvoyer les chrétiens dans des interprétations réductrices, sinon erronées. Malgré un long travail des spécialistes (catéchètes, exégètes, linguistes, liturgistes, équipes pastorales de prêtres et de laïcs, conférences épiscopales), nombreuses sont les ambiguités, équivoques, erreurs et maladresses de traduction. En voici quelques-unes.

Première surprise : l’expression “Quand l’homme eut désobéi à Dieu” (année A, 10e dimanche du temps ordinaire), qui ouvre la première lecture (Gn 3, 9-15). Pourquoi avoir substitué cette phrase au verset 8 du récit biblique : L’homme et la femme se cachèrent loin de la face du Seigneur au milieu de l’arbre. Imagé et poétique, ce verset est plus évocateur de la situation d’Adam et de sa femme que le verbe “désobéir”, absent du récit, et qui enferme l’auditeur dans une perspective moralisante.

Contrairement au texte lu à la veillée pascale (deuxième lecture), Isaac portant le bois du sacrifice n’est pas un “enfant” (Gn 22,5.12), mais un jeune homme, comme les serviteurs qui sont des jeunes gens (Gn 22,3.5), selon le terme hébreu nahar et ainsi que le traduit la TOB (éd. 1987). Cette précision exprime mieux la proximité entre le père et son fils qui, comme le précise le texte (Gn 22, 6.8), s’en vont tous deux ensemble.

Quant au poème sur le serviteur souffrant, lu en première lecture le vendredi saint, sans doute pourrions-nous en avoir une interprétation moins sacri-ficielle et moins expiatoire, donc moins morbide et plus libératrice. Par exemple selon cette traduction inspirée de Paul Beauchamp (Is 53,10) :

Le Seigneur a agréé qu’il soit broyé et mis à mal.
S’il pose sa vie en offrande pour le péché,
il verra une lignée, il aura de longs jours
et ce qui agrée au Seigneur aboutira par sa main.

Dans le récit des noces de Cana (Jn 6, 11, année C, 2e dimanche du temps ordinaire), le texte traduit à juste titre : Ils n’ont pas de vin (et non : «Ils n’ont plus de vin») et : Tel fut le commencement des signes (et non : «Tel fut le premier signe»). Mais pourquoi ne pas garder entre deux la dynamique du récit : Portez [...]. Ils portèrent (au lieu de «Portez-en [...]. Ils lui en portèrent») ? Évocation de l’efficacité de la parole divine qui réalise ce qu’elle dit : Que la lumière soit [...]. Et la lumière fut (Gn 1,3).

Au dimanche dit du “Bon Pasteur” (année B, 4e dimanche du temps pascal), la phrase «Je suis le Bon Pasteur» est précisée par une expression entre parenthèses « (le Vrai Berger) ». Pourquoi ne pas adopter la littéralité du texte grec : «Je suis le Pasteur, le bon» ?

Dans la parabole des ouvriers de la vigne (année A, 25e dimanche du temps ordinaire), la protestation des premiers embauchés contre les derniers n’est pas «Tu les traites comme nous ! », mais - expression plus vigoureuse - «Tu les as faits, eux, égaux à nous !» (Mt 20, 12).

Enfin, le récit d’annonce de la résurrection (veillée pascale, année B) est ponctué ainsi trois fois : Les femmes furent saisies de peur [...]. Mais l’ange leur dit : «N’ayez pas peur !» Cette invitation ne les rassure pas et elles quittent le tombeau sans rien dire à personne, car elles avaient peur (Mc 16,5-8). Quelle chute optimiste pour un événement supposé apporter vie et joie ! En réalité, les femmes sont d’abord saisies de stupeur et à la fin elles sont dans la crainte. Comme Moïse devant le buisson ardent (Ex 3,2-6), comme le peuple d’Israël devant la montagne du Sinaï en feu (Ex 20,18-20), comme Jacob devant sa mystérieuse vision de nuit (Gn 28,17), les trois femmes se tiennent dans le silence et la crainte, «se tenant silencieusement attentives à l’obscure présence de Dieu, au sujet de laquelle il est impossible d’espérer prononcer une phrase intelligible. »

Le texte des Écritures est historiquement situé. Comme tel, il résiste à notre tentation idolâtrique de le réduire à nos préoccupations, à nos idées et à nos mots. Sous son aspect abrupt, il est l’expression du Dieu Autre. Sans cesse revient pourtant le désir de l’adapter à nos catégories, sans cesse revient l’envie de vouloir mettre la main sur le sens du texte pour s’en rendre propriétaire. L’altérité des textes bibliques nous impose l’inévitable distance vis-à-vis de la Parole de Dieu, afin de la comprendre d’une manière qui ne soit pas la projection de nous-mêmes, mais la rencontre de quelqu’un qui existe et qui, de ce fait, est Autre.

Cette inévitable distance exige l’indispensable respect du texte. Ainsi que le rappelle l’un des premiers responsables du Centre de pastorale liturgique, le Père Antoine-Marie Roguet. À propos de l’Évangile, il écrivait en 1973 : «Lorsque nous lisons l’Évangile, nous devons continuer à le déchiffrer, c’est-à-dire ne pas nous éloigner du texte, car c’est lui qui est inspiré, qui est vivant. Si, en prenant trop de distance par rapport au texte, nous en faisons un préliminaire dépassé et figé, la parole cesse d'être parole, c'est-à-dire interpellation, échange, signification, pour devenir chose, autrement dit une notion inerte, monayable peut-être, mais refermée sur elle-même et stérile. Si la foi vraie trouve Dieu, elle ne le trouve qu'en ne cessant jamais de le chercher, parce qu'il est toujours au-delà de nos prises.»

Pierre Moitel
Bulletin Information Biblique n° 45 (décembre 1995) p. 9.
 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org