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Nouveau Testament
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Tradition d'Israël
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Lenhardt Pierre
Tradition d'Israël et Nouveau Testament
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Notre préoccupation est de rester, autant que possible, en contact avec le peuple juif et avec ses maîtres...
 
Le BIB avait demandé à Pierre Lenhardt un compte rendu du week-end d'enseignement qu'il donnait au Centre chrétien pour l'étude du judaïsme. Le texte qu'on va lire était terminé début avril, avant la malheureuse polémique qui a tenté,  récemment, de mettre en cause la permanence de la Promesse divine faite à Israël; il n'en est pas moins d'une actualité brûlante : il rappelle que Jean-Paul II a reconnu, en 1980, le peuple juif comme «le peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance, qui n’a jamais été révoquée» (cf. Rm 11,28-29). 

Membre du Centre chrétien d’études juives (Ratisbonne) à Jérusalem, Pierre Lenhardt a notamment publié en 1990, avec Matthieu Collin, Évangile et tradition d'Israël,  Cahier Évangile 73 & La Torah orale des pharisiens. Textes de la tradition d'Israël, Supplément au Cahier Évangile 73.


Je viens de donner, au  Centre chrétien pour l’étude du judaïsme de la Faculté de théologie de Lyon, une session sur le thème Tradition d’Israël et Nouveau Testament. Ce fut une nouvelle étape dans une série d’interventions, commencée il y a presque vingt ans à l’initiative de Jean Dessellier, qui enseignait alors à cette Faculté. Jean Massonnet, qui dirige le Centre, m’a confirmé, cette fois-ci encore, qu’il fallait étudier des textes et les lire dans leur contexte.

Ce faisant, notre préoccupation est de rester, autant que possible, en contact avec le peuple juif et avec ses maîtres. C’est ainsi que j’ai demandé autrefois à mes maîtres juifs, de Paris et de Jérusalem, l’autorisation d’enseigner à l’École Biblique et en d’autres milieux chrétiens. Le même souci nous porte à informer nos amis juifs de Lyon de chaque session que nous organisons. Cela n’est pas juridiquement nécessaire; ce l’est moralement, car un chrétien ne peut enseigner ce qui touche à la Tradition d’Israël sans la confiance des juifs qui la reçoivent, la transmettent et en vivent. Les nombreuses années que j’ai passées à étudier dans le département Talmud de l’Université hébraïque de Jérusalem sous la conduite des plus grands maîtres de notre temps m’ont appris qu’il faut rester à leur école. La fidélité qu’un chrétien doit aux juifs qui acceptent de l’enseigner est un point important, qui pourrait, à lui seul, faire l’objet d’une session.

Mentionner le N.T.  dans le titre, c'est me permettre d’aborder les textes qui parlent de l’Alliance et de la Nouvelle Alliance. Mon titre mentionne aussi «la Tradition d’Israël», celle des Pharisiens, celle de tous les juifs, pour prendre l’heureuse formule de Mc 7,3, qui sans doute ne serait pas acceptée par de nombreux juifs sécularisés et qui fait difficulté à certains chrétiens mal convaincus de la prépondérance pharisienne dans le peuple juif à l’époque de Jésus le Christ…


Les documents de l'Église catholique  : christianisme et judaïsme


Je suis parti de ce que dit l’Église, depuis le concile Vatican II, sur le «grand patrimoine spirituel commun aux chrétiens et aux juifs» (Déclaration Nostra Ætate, de 1965). Elle dit aussi que le christianisme et le judaïsme sont «liés au niveau même de leur identité», que leur patrimoine commun est «considérable» et qu’il faut «en faire l’inventaire en lui-même, mais aussi en tenant compte de la foi et de la vie religieuse du peuple juif, telles qu’elles sont professées et vécues encore maintenant» (1). Plus fondamentale encore est l’affirmation de Jean-Paul II qui désigne le peuple juif comme «le peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance, qui n’a jamais été révoquée» (2).  C'est là, sans doute, «une remarquable formule théologique», comme se plaisent à le souligner les rédacteurs romains.

Il y a plus, me semble-t-il : dire que l’Ancienne Alliance n’a jamais été révoquée c'est affirmer que le Dieu d’Israël et de Jésus-Christ est le Dieu qui jamais n’oublie, n’abandonne, ne détruit, n’abolit, mais qui toujours se rappelle, soutient, construit, accomplit ce qu’il a fait et donné avec amour. C’est une telle conviction qui permet de parler, avec cohérence, du patrimoine commun et d’inviter à en faire l’inventaire.

J’ai organisé la session de façon à présenter d’abord les textes de la Tradition d’Israël qui parlent des Alliances, de l’Alliance et de la Nouvelle Alliance, en sorte que la cohérence de la vision pharisienne (= celle de tous les juifs) de l’Alliance illumine de l’intérieur la cohérence de la vision chrétienne. Mais avant cela, j’ai proposé quelques définitions du judaïsme et du christianisme dont les documents de l’Église disent qu’ils sont «liés au niveau même de leur identité» et que leur patrimoine commun est «considérable».

Le judaïsme

Il est risqué d’en proposer une définition qui soit acceptable par les juifs. Il faudrait pouvoir dire que le judaïsme est la religion des juifs, mais ceux-ci, on le sait, ne sont pas tous religieux et beaucoup de juifs croyants et observants refuseraient de dire que le judaïsme est une religion.

Pour simplifier, on peut cependant se référer à une belle tradition transmise par Rabbi Hananiah ben Aqavyah (début du IIe s.) : «Le Saint, béni soit-il, a voulu faire mériter Israël. C’est pourquoi il a multiplié pour eux Torah et commandements, comme il est dit : Le Seigneur a voulu à cause de sa justice faire grandir et resplendir la Torah (Is 42,21)» (3). Il est clair que, pour cette tradition, Israël est le Serviteur, comme l’indique d’ailleurs le contexte immédiat du passage scripturaire cité (Is 42,1.19; 41,8-9; 43,10). En réalité, Israël, libéré de l’esclavage de Pharaon, est devenu le peuple des serviteurs libres du Seigneur (Ps 113,1), le peuple qui reçoit la Torah au Sinaï en disant : «Tout ce que le Seigneur a dit, nous le ferons» (Ex 19,8), «Toutes les paroles que le Seigneur a prononcées, nous les mettrons en pratique» (Ex 24,3) et encore : «Tout ce que le Seigneur a dit, nous le ferons et nous l’entendrons» (Ex 24,7).

Toute la Torah est commandement (cf. Dt 30,11) pour la vie et le bonheur (Dt 30,15), mais il est bon de distinguer la Torah et le commandement comme le font la Torah (Ex 24,12), les Prophètes (2 R 17,34 ), les Hagiographes (2 Ch 14,3; cf. Ne 9,13-14) et la Torah orale (4). La distinction permet en effet d’enseigner qu’il n’y a pas de Torah (doctrine, étude-enseignement) sans commandement (commandements, pratique, œuvres) et qu’il n’y a pas de commandement qui ne soit précédé par la Torah et éclairé par elle (5).

La vie juive selon la Torah, le judaïsme, est donc service de Dieu pour le connaître (Torah, étude-enseignement =  Talmud, recherche = Midrach) et pour faire sa volonté (commandements). La Torah et les commandements sont confiés à Israël; la Torah du Seigneur, la Torah de Moïse, devient la Torah d’Israël. C’est par Israël que la Torah du Seigneur «grandit et resplendit», mais c’est par la Torah du Seigneur qu’Israël mérite devant Dieu et est justifié par lui. La Torah dont il s’agit est, bien entendu, pour les pharisiens et leurs successeurs jusqu’à aujourd’hui, la « Torah complète» dont il sera question plus loin, c’est-à-dire la Torah du Seigneur, de Moïse, d’Israël, orale et écrite, et avant tout la Torah orale. Cette Torah orale est Tradition reçue des Pères, Tradition et Torah des pères. Une tradition immémoriale, confirmée par la Michnah Avot (1,1), présente la Torah comme reçue par Moïse et transmise par lui à son disciple Josué, puis transmise de maîtres à disciples jusqu’aux hommes de la Grande Assemblée -- ceux qui se groupèrent autour d’Esdras et de Néhémie pour reprendre la vie juive en Terre d’Israël au retour de l’Exil de Babylone (6).

On le voit : le nom de “Pères” (Avot) est donné non seulement aux Patriarches mais aussi à ceux qui, depuis le Sinaï, reçoivent la Torah et la transmettent. En effet, le maître qui enseigne la Torah pour la vie du monde à venir est pour ses disciples davantage que le père et la mère qui les ont mis dans ce monde-ci (7).

C’est en raison de ce contexte que le judaïsme, quand il apparaît sous ce nom sous la plume d’auteurs juifs, est présenté comme une vie conforme aux lois de leurs pères, aux lois de Dieu (2 M 6,1; 8,1), à la loi de nos pères ( 2 M 7,2), aux traditions de mes pères (Ga 1,13-14), à la loi de nos pères (Ac 22,3).

Ce judaïsme, selon les contextes dans lesquels il est nommé ou supposé, enseigne la foi en la résurrection des morts (2 M 7; 12,44; Ac 23, 6-8). Le fait que les écrits qui parlent de ce judaïsme ne soient pas canoniques pour les juifs n’enlève rien à la valeur de la résonance qu’ils ont avec la Tradition d’Israël sur ces points fondamentaux d’une Torah qui vient des Pères et qui enseigne la résurrection avant les pharisiens, avec les pharisiens et, après eux, jusqu’à aujourd’hui.

J’ai alors indiqué que le judaïsme est indissoluble-ment lié à la vision pharisienne de la Torah orale et à la conception pharisienne de la relation maître-disciple. Selon cette conception, chaque disciple, homme ou femme en Israël, est une Torah vivante en puissance et doit devenir une telle Torah à la suite du maître qui est pour lui une telle Torah. Ce n’est pas l’Écriture (Torah écrite) qui constitue le judaïsme, c’est la Parole vivante de Dieu confiée à Israël (Torah orale). Cette Parole est reçue et transmise par Moïse, le Maître de tout Israël, et après lui par tout maître.

Le christianisme

C’est à partir de ce contexte que le christianisme lui-même peut être défini, avec radicalisation sur fond de continuité juive, comme le fait le récent Catéchisme de l’Église catholique : «La foi chrétienne n’est pas une reli-gion du Livre”. Le christianisme est la religion de la Parole de Dieu, “non d’un verbe écrit et muet, mais du Verbe incarné et vivant” (8). Pour que les Écritures ne restent pas lettre morte, il faut que le Christ, Parole éternelle du Dieu vivant, par l’Esprit Saint nous ouvre l’esprit à leur intelligence (Lc 24,45)» (§ 108).

Ainsi, contrairement au nom qui leur a été donné par l’islam, les juifs et les chrétiens ne sont-ils pas des “gens du Livre” mais des gens de la Parole de Dieu, orale et vivante, qui donne son sens à la Parole écrite. Par le biais de l’islam, qui sans le vouloir nous rend un grand service, nous retrouvons le point commun le plus fondamental du patrimoine commun.

Ce point, s’il est pris au sérieux, devrait permettre aux chrétiens de ne jamais oublier que l’Écriture doit être lue à l’intérieur de la Tradition. Les exégètes, de leur côté, pourraient plus facilement se rappeler que les meilleures dispositions scientifiques ne justifient ni l’ignorance ni la méconnaissance de la Tradition. Ce serait en effet, consciemment ou non, tomber dans le travers qui avait été celui des sadducéens.


Nouveau  Testament, Nouvelle  Alliance, Alliance


Pour revenir à «l’Ancienne Alliance qui n’a jamais été révoquée», il se peut qu’il y ait dans l’Église, à Rome ou ailleurs, un combat d’arrière-garde sur la permanence de l’Alliance du Sinaï à l’intérieur de la Nouvelle Alliance en Jésus-Christ. Il n’est pas question de mettre en doute la sincérité ni la compétence exégétique de ceux qui tentent, par leur interprétation de l’Épître aux Hébreux ou d’autres passages du N.T., d'établir que l’Alliance du Sinaï est invalidée, non seulement pour les chrétiens, mais encore pour les juifs, par son accomplissement en Jésus-Christ. En face de telles tentatives, il faut tenir la position théologique selon laquelle c’est la Tradition qui connaît les Écritures (cf. Mt 22,29), qui dit comment les interpréter et équilibrer leurs mul-tiples énoncés. C’est l’Église, par sa Tradition appuyée sur la cohérence de toute la Torah, qui peut enseigner ce qu’est la seule Alliance : la Nouvelle Alliance en Jésus- Christ qui assume toutes les Alliances, qui confirme pour les juifs l’Alliance du Sinaï et en annonce pour eux l’accomplissement en attendant qu’ils le reconnaissent.

Je voudrais ici citer L. Cerfaux : « Dans une série de textes de la Bible, sans les additionner jamais – de sorte qu’on parle régulièrement du testament au singulier –, on juxtapose fréquemment le testament d’Abraham et celui de la sortie d’Égypte (Sinaï, parfois Moab). Le testament postérieur est un rappel, une ratification du premier. La volonté divine ne change pas. […] Nous songerons donc à la théorie d’un même testament repris sans cesse, mais avec trois moments principaux : en la personne d’Abraham, à la sortie d’Égypte et dans l’avenir. Ces trois moments sont bien marqués dans Jérémie (9); le testament de l’avenir ne sera pas autre chose qu’un renouvellement du testament unique et c’est ainsi qu’il faut comprendre le testament nouveau et  éternel. […] Il approfondira le testament du Sinaï, en gravant la loi dans les coeurs et en reprenant ses propres stipulations. […] Les diverses étapes du testament ne sont donc que des manifestations successives d’une même volonté divine» (10).

D'où il faut dire que l’élection d’Israël, inséparable de l’Alliance du Sinaï, n’a, elle non plus, jamais été ré-voquée. C’est ce qu’enseigne la Tradition d’Israël dans la deuxième bénédiction qui précède la lecture du “Chema Israël” du matin; elle se conclut ainsi : «Béni es-Tu, Seigneur, qui élis (11) ton peuple Israël par amour». C’est ce que doit aussi enseigner la Tradition de l’Église, comme l’affirme P. von der Osten-Sacken, exégète et théologien luthérien, qu’on ne peut soupçon-ner d’ignorer Saint Paul ni les innombrables manières de l’interpréter  : «Une seule proposition fondamentale doit être rendue théologiquement consciente et pratiquée : la certitude que Dieu maintient l’élection d’Israël et sa prédilection pour son peuple, même quand ce peuple dit non à Jésus-Christ, fait partie de la foi chrétienne. Cette certitude appartient donc aussi bien au credo qu’au catéchisme chrétien» (12). Il est intéressant de voir un exégète protestant, pour qui le principe sola scriptura a son importance, reconnaître la valeur de la Tradition pour définir l’objet de la foi.

Cette première étape de la session a illustré la nécessité, pour un chrétien, de combiner deux démarches complémentaires : la première, qui va du N.T. vers la Tradition d’Israël pour y découvrir ce qui est à la racine de l’enseignement de Jésus et de la foi chrétienne; la deuxième, qui part de la Tradition d’Israël, écoutée pour elle-même, et va vers le N.T. La première démarche, “analytique”, est celle qu’a empruntée le CÉ n° 73 Évangile et Tradition d'Israël; elle doit être complétée par la seconde qui peut faire entendre au chrétien la résonance de la continuité juive sur laquelle se détache la véritable nouveauté chrétienne. Cette seconde démarche, “synthétique”, est celle du Suppl. au CE n° 73 La Torah orale des pharisiens.

Cette démarche, qui veut respecter le judaïsme et ce qu’il dit de lui-même, ne mène pas nécessairement à entendre une résonance chrétienne. Jésus-Christ et le christianisme sont en effet plus larges et plus profonds que ce que les chrétiens en ont dit jusqu’à présent. Quand, cependant, une résonance est perçue, la vie chrétienne en reçoit une confirmation joyeuse qui ressortit davantage à l’évidence qu’à la preuve. Que Jésus ait dit, selon Mt 5,17, être venu non pour abolir la Torah ou les Prophètes mais pour les accomplir oblige le chrétien à rechercher de façon analytique dans la Tradition d’Israël ce que signifient l’accomplissement, la Torah et les Prophètes, l’alliance, l’accomplissement et le renouvellement de l’Alliance.

La Tradition d’Israël fera entendre comment Dieu est loué dans la liturgie de Roch ha-chanah : «Béni es-tu, Seigneur, qui te rappelles l’Alliance». Cette formule conclut une longue prière qui célèbre Dieu comme auteur de multiples alliances dont il se souvient, depuis l’alliance avec Noé et avec tous les êtres vivants (cf. Gn 8,1ss; 9,8ss) et jusqu’à l’alliance éternelle d’Ez 16,60. Ceci montre à l’évidence qu’il n’y a qu’une alliance réalisée en plusieurs étapes qui se confirment et s’illuminent l’une l’autre. Revenant de façon synthétique de la Tradition d’Israël vers le N.T., on retrouvera avec joie les lignes de L. Cerfaux citées ci-dessus et on valorisera les deux versions connues pour l’énuméra-tion de Rm 9,4 : les alliances ou l'alliance. En vérité, Dieu est un, sa volonté est une et il n’y a qu’une alliance.


Petit inventaire du patrimoine commun


L'Évangile, Parole orale de Dieu

Après avoir rappelé que l’Ancienne Alliance n’est pas révoquée et qu’il y a donc réellement un patrimoine commun entre chrétiens et juifs, j’ai repéré ce qui, me semble-t-il, constitue ce patrimoine de manière essentielle et qui n’est pas assez remarqué ni mis en valeur. Je vise le fait que, pour le judaïsme (des pharisiens et de «tous les juifs» jusqu’à nos jours) et pour le christianisme (surtout des catholiques et des orthodoxes mais aussi certains protestants), la Parole de Dieu est avant tout Tradition orale qui engendre, accompagne et interprète l’Écriture. L’Église primitive prêche, reçoit et transmet oralement l’Évangile comme Parole de Dieu (1 Co 15,1-11; 1 Th 2,13). Cela suppose la vision phari-sienne, rejetée par les sadducéens, de la Parole de Dieu qui est avant tout Tradition, Torah orale. L’Évangile est Parole de Dieu orale, qui réfère la Torah orale d’Israël à Jésus-Christ, Torah orale et vivante, Verbe de Dieu incarné. Cet Évangile, de plus, s’appuie sur la Torah orale des pharisiens pour enseigner la résurrection (cf. 1 Co 15,13.16) niée par les sadducéens (cf. Mc 12,18; Ac 23,6-8).

Le premier élément commun, le fond de continuité sur lequel se détache la nouveauté chrétienne, est donc l’oralité de la Tradition. J’ai montré par quelques textes combien la vision pharisienne de l’oralité manifeste la perfection, la vérité, la cohérence de toute la Torah, c’est-à-dire de la Torah une et complète, composée de Torah orale (répétée = michnah, Tradition) et de Torah écrite (lue = miqra, Écriture). Cette oralité n’est pas une fiction théologique, mais une réalité intensément et religieusement vécue, notamment dans la relation maître-disciple. Elle se manifeste dans la valeur donnée à la légitime diversité des voix et des opinions ainsi qu’à la convergence des témoignages.

La Torah est une, elle n’est pas uniforme; sa vérité ressort de sa cohérence et non du conformisme des maîtres et des disciples. À méconnaître l’oralité, à ne pas vouloir écouter la Torah orale -- ce qu’il faut faire au contact de maîtres juifs -- on risque de ne pas com-prendre les textes traditionnels, rabbiniques ou néo-testamentaires, qu’on est supposé étudier ou enseigner, on risque aussi de rester en deçà de leur sagesse. Ici encore, le va-et-vient entre Tradition d’Israël et  N.T. voudrait montrer la nécessité, pour les chrétiens, de découvrir la richesse de l’oralité juive et de re-découvrir celle de l’oralité chrétienne vécue par les premiers chrétiens, assumée par les Pères de l’Église, pratiquée dans la liturgie et tout enseignement vivant.

La résurrection des morts est enseignée par la Torah orale et l'Évangile prêché

Le deuxième élément commun, cohérent avec le premier, est la foi en la résurrection des morts. Les pharisiens enseignaient la résurrection des mort,  alors que les sadducéens la niaient. L’un et l’autre de ces groupes était cohérent avec sa vision de la Torah. J’ai choisi les textes rabbiniques montrant comment la résurrection n’est pas la récompense de la pratique des commandements mais la conséquence de cette pratique. Pratiquer les commandements par amour, c’est adhérer au Dieu vivant et déjà vivre avec lui au-delà de la mort. Ici encore, le va-et-vient entre Tradition d’Israël et N.T. est particulièrement fructueux.

Le recours de Jésus au passage du Buisson (cf. Ex 3,6 en Mc l2,26-27) pour soutenir contre des sadducéens la foi pharisienne en la résurrection mène de façon analytique à des recours rabbiniques semblables et dissemblables. Il est remarquable que les recours semblables à celui de Jésus sont considérés comme convain-cants par la Tradition d’Israël, alors qu’elle critique et rejette d’autres recours. C'est donc bien cette tradition qui est juge des recours scripturaires, de leur opportunité et de leur validité. Les bons recours, semblables à celui de Jésus, ne sont en rien fondamentalistes. Ils sont convaincants parce qu’ils ont la vertu de manifester la cohérence d’une Torah écrite et orale qui ne cesse de parler du Dieu vivant et du Dieu des vivants.

Proposés, discutés et adoptés par la Tradition, les recours scripturaires restent relatifs au but poursuivi, qui est de soutenir la foi des personnes. Le fait que les personnes s’engagent dans la vie et pour la vie donne à leur témoignage de foi en la résurrection une force de conviction qui peut dépasser celle qu’atteint le recours scripturaire. Ainsi, la prière communautaire, qui  bénit le Seigneur «qui ressuscite (13) les morts», ne s’appuie pas sur l’Écriture. Sans doute la Tradition d’Israël finira-t-elle par enseigner que la résurrection des morts ressort de la Torah (écrite), mais elle ne se subordonne ni à l’Écriture ni au midrach de l’Écriture pour enseigner la résurrection.

Une telle relativisation des recours au sein de la Tradition éclaire de façon synthétique le message de l’Évangile primitif (l Co 15,4) et du Credo sur la résurrection le troisième jour selon les Écritures. Ce n’est pas tant le recours à Os 6,2 ou à un autre passage de l’Écri-ture, qui enseigne la résurrection le troisième jour, que la cohérence des Écritures manifestée par le midrach des passages bibliques sur de nombreux troisièmes jours qui marquent tous la fin d’une épreuve (14). La Tradition, sans aucunement nier ou ignorer le sens littéral des Écritures, recherche et trouve leur sens le plus profond. La résurrection de Jésus-Christ le troisième jour est enseignée par la Tradition de l’Église à partir des Écritures, en résonance profonde avec la Tradition d’Israël. Les recherches scientifiques sur le calendrier de la passion-résurrection de Jésus-Christ selon les Évangiles ne manquent sans doute pas d’intérêt, mais elles ne peuvent pas ajouter grand chose au sens fondamental donné par la Tradition à la résurrection le troisième jour et le lendemain du chabbat.

D’autres textes, discutant de la transformation, de l’incorruptibilité des corps qui passent par la mort, montrent que la foi juive (pharisienne) est en Dieu «qui ressuscite les morts» (15). Le fait que les sadducéens, selon les Évangiles synoptiques, utilisent l’argument d’école de la femme aux sept maris successifs ne signifie pas que les pharisiens croient grossièrement à une ré-surrection qui serait comme une réanimation de cadavres. L’utilisation de cet argument permet sans doute à Jésus de donner une réponse traditionnelle sur le mode de vie après la mort et la résurrection (16). Mais l’argument a surtout l’avantage, semble-t-il, d’indiquer que les pharisiens enseignaient la résurrection de l’homme tout entier, corps et âme, et non l’immor-talité de l’âme. Ce point est essentiel tant pour les juifs que pour les chrétiens. Quelles que soient en effet les difficultés éprouvées par certains juifs, et non des moindres comme Maïmonide, la prière juive, école et expression de la foi, maintient les formules de la Tradition immémoriale et pharisienne. Les communautés juives libérales, depuis le siècle dernier, ont modifié ces formules; elles ne les ont pas disqualifiées aux yeux de la grande majorité des juifs religieux. Du côté chré-tien, il faut rester conscient de ce que signifient les for-mules du Credo et de la valeur de toute la Tradition qui enseigne la résurrection des morts et non l’immorta-lité de l’âme. Le patrimoine commun aux chrétiens et aux juifs comporte cet élément essentiel.

Cela n’enlève pas leur intérêt à des recherches sur le sens littéral de certains textes du N.T. selon lesquels Paul et Jésus lui-même parleraient d’un corps céleste, après la résurrection, qui serait plutôt du côté de l’immortalité (grecque) de l’âme que du côté de la résurrection (juive). De telles recherches barrent sans doute la route à des interprétations grossières comme celles que ridiculisaient déjà les sadducéens avec leur recours à la femme aux sept maris. Elles ne dispensent pas les chrétiens de connaître avant tout la richesse des interprétations juives et patristiques de la Torah en matière de résurrection. Avec le psaume (34,15), il faut éviter le mal -- ne pas croire que la résurrection serait la réanimation des cadavres -- et surtout faire le bien (connaître et enseigner la Tradition juive et chrétienne sur la résurrection). La recherche exégétique, si elle veut rester scientifique, doit rester consciente de ses limites et ne pas tomber dans une sorte de “néo-saddu-cianisme” selon lequel la Tradition n’aurait pas le dernier mot en matière d’interprétation des Écritures.

Le Dieu un, à imiter et à chercher

Après avoir traité de ce qui me paraissait le plus fondamental et le plus méconnu dans le patrimoine commun, j’ai proposé deux réalités tout aussi fondamentales mais plus familières, au moins en apparence : l’unité-unicité de Dieu et l’imitation de Dieu. J’ai voulu montrer, par l’étude de textes, qu’il vaut la peine, pour les chrétiens, d’être en contact avec la Tradition d’Israël, pour mieux éprouver l’infinie et mystérieuse profondeur de Dieu et pour essayer de mieux imiter Dieu à l’exemple du Christ (cf. Ep 5,1-2).

Pour le Dieu un et unique, je suis parti de la réalité chrétienne qui manifeste une certaine difficulté à s’exprimer clairement sur l’unité et l’unicité de Dieu. Les traductions communément proposées pour les versets les plus fondamentaux de l’A.T. (Dt 6,4) et du N.T. (Mc 12,29.32), ainsi que d’étonnantes formulations qu’on trouve encore sous la plume de théologiens réputés, montrent à l’évidence combien il est imprudent et aujourd’hui inadmissible de méconnaître ce que le judaïsme enseignait déjà à l’époque de Jésus-Christ.

Le grand témoignage juif porte d’abord sur le Dieu un et ensuite sur son unicité qui découle de son unité. Le mystère du Dieu un et transcendant s’exprime, dans la lecture-prière du “Chema Israël” et dans d’autres enseignements traditionnels, de façon paradoxale : le Dieu inconnu, qui habite son lieu inconnu, veut se faire connaître dans et par un lieu connu où il établit sa Présence et manifeste sa Gloire. La résonance chrétienne de ce message doit être proposée. Si elle est entendue à l’écoute des juifs qui sont, selon leur prière, ceux qui «recherchent ton Unité», ceux qui sont élus «pour t’unifier», les chrétiens pourront mieux vivre du mystère de l’Unité divine qui n’est pas autre, pour eux, que le mystère de la Trinité.

Quant à l’imitation de Dieu, elle fait, pour les juifs, l’objet d’un commandement prescrit par la Torah. Elle est également proposée aux chrétiens par le N. T. qui la justifie parfois par l’Écriture et par toute une littérature qui ne se réduit pas à l’Imitation du Christ de Thomas de Kempen. Je mentionne ce livre, si beau et si irremplaçable, précisément parce qu’il montre qu’on peut, sans le vouloir, limiter l’ampleur et la profondeur de l’imitation de Dieu quand on ne montre pas comment Jésus-Christ imite Dieu dans son humanité juive, dans le contexte et à la lumière de la Tradition de son temps. L’imitation est immense et illimitée : il faut imiter la miséricorde et l’humilité de Dieu qui sert toutes ses créatures; il faut imiter sa sainteté et sa perfection, tout en sachant qu’il est impossible, et pourtant demandé, de l’imiter adéquatement.

La recherche de Dieu, enfin, trait essentiel du judaïsme comme d’ailleurs l’imitation de Dieu, est  aussi, un élément du patrimoine commun. L’étude de quelques textes montre d’une part la très grande valeur de la recherche exégétique (midrach) à l’intérieur de la recherche de Dieu (dericha) qui doit se faire dans tous les domaines de la vie. La recherche exégétique est en effet Torah orale, à l’intérieur de la Torah orale. Mais, d’autre part, la recherche exégétique n’est pas toute la Torah orale et elle dépend de la Torah orale, c’est-à-dire de la communauté, qui définit son statut et lui indique ses limites. Ce contact avec la Tradition d’Israël peut aider les chrétiens à ne pas tomber, sans s’en rendre compte, dans un “néo-sadducianisme” qui situerait l’exégèse en dehors et au dessus de la Tradition. Plus positivement, la recherche de Dieu, pour les chrétiens qui écoutent les juifs, est la recherche du Dieu caché qui sauve, parce qu’il se cache pour qu’on le recherche et le connaisse (cf. Is 45, 15; Os 6,6; 1 Tm 6,13-16; Jn 1, 18).

 
Pierre Lenhardt
Bulletin Information Biblique n° 46 (juin 1996) p. 11.
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1. Jean-Paul II, 6/3/1982, cité dans les Notes… de la Commission pour les relations religieuses avec le judaïsme, 24/6/85.

2. Jean-Paul II, 17/11/1980, cité dans les Notes…, 24/6/1985.

3. Michnah, Makkot 3,16.

4. Cf. Michnah, Makkot 3,16

5. Cf. Sifra s/Lv 26,3ss et 26,14ss 110c-d & 111b.

6. Cf. les allusions de Esd 7,28; 9,1; Ne 8,13; 10,1; 11,1.

7. Cf. Talmud de Babylone, Sanhédrin 101 a

8. St Bernard, hom. Miss. 4, 11.

9. Jr 11,3 ss; 50,5; 31,33ss…

10. La Théologie de l’Église suivant St Paul, Paris, 1942, pp. 18ss., cité par B. de Margerie, “L’Ancienne Alliance n’a jamais été révoquée”, dans Revue Thomiste, avril-juin 1987, pp. 208-209.

11. Ha-boher, participe présent qui signifie le présent et l’avenir.

12. Katechismus und Siddur, Selbstverlag Institut Kirche und Judentum, Berlin, 1994, p. 18.

13. Litt. “qui fait vivre”.

14. Cf. Genèse Rabba sur Gn 22,4.

15. Cf. Troisième bénédiction de la prière communautaire de chaque jour, trois fois par jour, et le chabbat quatre fois, et le Jour de Kippour cinq fois.

16. Cf. Avot de-Rabbi Nathan A 3 a.
 
 
Vidéo
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