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Apocryphes chrétiens
La littérature apocryphe chrétienne
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Depuis plusieurs dizaines d'années, on constate un regain d'intérêt pour les écrits apocryphes chrétiens...
 
Plusieurs publications récentes ou imminentes conduisent à proposer un dossier sur les apocryphes du Nouveau Testament. La raison majeure en est la parution, dans la collection de la Pléiade, courant 1997, d'un recueil rassemblant un nombre significatif d'apocryphes du Nouveau Testament. Certains des textes qui y paraîtront ont fait, ces derniers temps, l'objet d'une première publication dans la collection “Apocryphes” de chez Brepols. Rappelons que la collection de la Pléiade avait déjà publié, en 1987, Les Écrits intertestamentaires [“Apocryphes” de l'Ancien Testament & Qoumrân].

Pierre Goltrain -- l'un des responsables de l'édition de la Pléiade -- brosse un tableau global, qui met en appétit le lecteur du BIB et montre où se trouve l'intérêt d'une telle littérature.


Depuis plusieurs dizaines d’années, on constate un regain d’intérêt pour les écrits apocryphes chrétiens qui représentent un ensemble littéraire considérable. Diverses entreprises éditoriales en témoignent. Certaines se contentent de rééditer hâtivement d’anciennes traductions pour occuper un “créneau commercial porteur”. D’autres, reprenant l’étude des manuscrits et en découvrant parfois de nouveaux, ont choisi de traiter les apocryphes avec autant de sérieux que toute autre littérature et d’en livrer au public traductions et commentaires. Mais pourquoi donc s’intéresser ainsi aux apocryphes ?

Certainement pas pour y découvrir des choses cachées et le lecteur qui s’attendrait à y trouver des révélations sur le Jésus historique où sur ses apôtres serait déçu. Il est vrai que certains écrits, qui prétendaient apporter une révélation particulière, se présentaient comme des livres qu’il ne fallait pas mettre entre toutes les mains, mais ils sont l’exception. En revanche, les apocryphes, dont la production s’étend sur des siècles -- les plus anciens datent de l’époque même où circulent les traditions évangéliques -- sont pour l’historien une documentation extrêmement riche. D’abord, ils témoignent de l’extraordinaire diversité du christianisme ancien. Ensuite, ils représentent, au même titre que d’autres écrits, une part de la littérature chrétienne ancienne. Enfin, ils sont une mine de renseignements sur les phénomènes de culture et de civilisation qui affectent l’histoire du christianisme dans son activité missionnaire et  la vie de ses communautés, en Orient comme en Occident.

La diversité du christianisme ancien

Contrairement à l’idée que l’Église donnait de sa propre histoire, on sait aujourd’hui que la représentation traditionnelle, qui voyait au départ une parfaite unité que seraient venues troubler divisions et hérésies, ne correspond pas à ce que nous pouvons appréhender de la réalité.

Le christianisme, qu’il s’agisse de  l’interprétation de la personne du Christ , du lien qui l’unit à Dieu ou bien des rapports que le christianisme peut ou doit entretenir avec le judaïsme -- pour ne prendre que ces deux sujets capitaux -- manifeste une grande diversité dès ses origines. L’unité s’est faite après coup, progres-sivement, après discussions, débats, polémiques et finalement exclusions.

De celà, les apocryphes témoignent aussi. Les Homélies clémentines en sont un exemple. L’ouvrage, censé rapporter le contenu des prédications de Pierre, s’ouvre sur une lettre de l’apôtre à Jacques,«seigneur et évêque de la sainte Église»,  donnant des consignes très strictes quant à la diffusion des enseignements contenus dans l’ouvrage. Jacques établit alors des règles draconiennes : ces livres ne pourront être communiqués qu’à des gens circoncis qui devront s’engager par serment à ne les transmettre à personne, si ce n’est à un homme pieux qui se destine à l’enseignement, après une épreuve de dix ans au moins et avec l’accord  de son évêque ! Les prédications de Pierre, en effet, enseignent des idées peu ordinaires. Jésus n’est pas le Fils de Dieu, mais le Vrai Prophète, celui qui est déjà venu en Adam et en Moïse, le seul qui puisse donner la véritable révélation à ses disciples. Si les Écritures juives ne le disent pas, c’est qu’elles ont été faussées. Il existe de «fausses péricopes» et seul le Prophète donne le moyen de distinguer le vrai du faux. De plus, on ne comprend rien à l’histoire de la révélation si l’on ne sait pas qu’elle est organisée par couples : Dieu a créé le jour et la nuit, le soleil et la lune, la vie et la mort; dans l’ordre divin, le premier terme du couple est positif, le second est négatif. Mais dans l’histoire humaine, le sens est inversé : celui qui apparaît le premier est un personnage négatif, celui qui vient ensuite est positif, porteur de la révélation. Ainsi en est-il des couples Caïn/Abel, Ismaël/Isaac jusqu’à celui de Jean-Baptiste/Jésus et de Simon le magicien÷Simon-Pierre. On voit que ces théories sont assez ésotériques. Or, elles ont été transmises sous forme romanesque dans un écrit suffisamment répandu dans l’Antiquité, en grec,en latin et en syriaque, pour parvenir jusqu’à nous. Ainsi divulguées, ces idées témoignent de l’existence d’une forme particulière de judéo-christianisme que certains milieux liaient à la figure de Pierre et c’est un apocryphe qui  nous la fait connaître.

Les apocryphes  sont partie intégrante de la littérature chrétienne ancienne

C’est en effet le point de vue que doit adopter l’historien. La qualification d’ apocryphe a toujours signifié une disqualification puisqu’on y attachait les notions de faux, de forgerie, d’œuvre anonyme ou pseudépigraphique. De même, on les a dévalorisés en les définissant plus simplement comme  livres qui n’ont pas été retenus dans le canon. Cette opposition entre ouvrages canoniques et non canoniques n’est guère pertinente pour la période la plus ancienne. Le canon ne s’est établi que progressivement et non sans discussions. De fait, les ouvrages retenus dans le canon vont acquérir un statut particulier. Mais au IIe siècle, les Écritures de référence pour les chrétiens sont d’abord  les Écritures juives, tandis que circulent ensemble des écrits chrétiens dont les uns entreront dans le canon et les autres non, mais dont aucun n’est écrit en vue d’entrer dans un quelconque canon qui n’est pas à l’ordre du jour.

On reconnaît volontiers aujourd’hui que certains apocryphes sont contemporains des futurs textes canonisés et qu’ils peuvent être même plus anciens qu’eux; qu’ils témoignent de la foi de communautés chrétiennes et peuvent, à l’occasion, connaître une tradition plus ancienne; qu’il n’y a donc pas de différence intrinsèque entre textes apocryphes et futurs textes canoniques. On sait d’autre part que l’attribution d’un texte à un auteur apostolique ou se réclamant d’une tradition apostolique n’est pas le propre des apocryphes, mais que certains textes canoniques ont usé du même procédé.

C’est pourquoi, et bien que l’on compte parmi les apocryphes les agrapha et les fragments évangéliques qui sont de toute importance pour l’étude des traditions évangéliques, on ne peut plus définir simplement les apocryphes par leur seule relation au Nouveau Testament. On dira plutôt que ce sont des  textes qui ont mis par écrit des traditions mémoriales concernant des personnages ou des événements bibliques, figures du christianisme ou de la tradition juive (tels Ésaïe ou Esdras); que ce sont des écrits de genres variés, d’époques et de provenances diverses, conservés dans de nombreux  manuscrits -- depuis les papyrus les plus anciens jusqu’aux manuscrits du Moyen-Âge et de la Renaissance --  en toutes sortes de langues (grec, latin, syriaque, copte, éthiopien, arménien, géorgien, slavon, ainsi que langues vernaculaires comme l’irlandais, le vieil anglais ou le vieil allemand).

C’est la preuve, s’il fallait la donner, que les apocryphes ont poursuivi leur vie propre au cours des siècles.Certains ont disparu et ne nous sont plus connus que par leur  titre, les autres ont été recopiés et donc lus, mais aussi remaniés comme on le constate par l’étude de quantité de manuscrits. Tantôt des épisodes nouveaux apparaissent, tantôt une version est raccourcie et les variations sont nombreuses.

C’est là que l’étude des apocryphes nous éclaire probablement sur la formation des écrits canoniques eux-mêmes. Au cours du IIe siècle, les scribes chrétiens devaient avoir les mêmes procédés éditoriaux et la même liberté de traitement vis-à-vis de tous les textes et l’on ne voit pas pourquoi les futurs évangiles canoniques auraient bénéficié d’un régime particulier d’intégrité. L’argument d’un Celse, affirmant que des chrétiens «ont remanié trois ou quatre fois le texte original de l’Évangile, ou plus encore, et l’ont altéré pour pouvoir opposer des négations aux critiques» n’est pas invraisemblable. Origène reconnaîtra lui-même plus tard : «Aujourd’hui, le fait est évident. Il y a beaucoup de diversité dans les manuscrits, soit par la négligence de certains copistes, soit par l’audace perverse de quelques-uns à corriger le texte, soit encore du fait de ceux qui ajoutent ou retranchent à leur gré, en jouant le rôle de correcteurs.»

Mais la littérature apocryphe est surtout l’écho d’une réflexion entreprise ou poursuivie, en des communautés chrétiennes sans doute fort diverses, sur les événements fondateurs de la foi et sur l’activité missionnaire des apôtres. Que ce soit  en des récits simples  --  en lesquels Renan eut le tort de ne voir que «le verbiage fatigant d’une vieille commère, le ton bassement familier d’une littérature de nourrice et de bonne d’enfants» -- ou dans des textes plus abstraits, comme certains Actes apocryphes des apôtres, ce sont presque toujours des questions christologiques, théologiques ou éthiques qui sont sous-jacentes.

S’agit-il de la naissance de Jésus ? Le Protévangile de Jacques, en Orient, puis Le Pseudo-Matthieu, en Occident, se préoccupent des conditions de sa filiation divine : pour que sa mère l’enfante, il faut sans doute qu’elle soit elle-même mise à part dès son jeune âge, élevée dans le Temple en vue de son destin, reconnue innocente de cette grossesse d’origine non humaine… Dans une toute autre veine, L’Ascension d’Ésaïe raconte une vision du prophète : le fils descend sur terre au travers des différents cieux et apparaît soudain auprès de Joseph et Marie, manière, pour cet auteur, de signifier que Jésus n’a pas eu de véritable naissance humaine. Que d’autres évangiles de l’enfance énumèrent, en une sorte de conte, d’extraordinaires miracles de Jésus enfant, cela n’a d’autre but que de souligner la puissance divine qui l’habite pleinement dès son plus jeune âge, n’en déplaise au bon goût du lecteur moderne, choqué par cette puérile démonstration.

La Passion et la Résurrection sont aussi l’objet de spéculations apocryphes. L’Évangile de Pierre, sans doute un des plus anciens textes apocryphes qui nous soit parvenu, évoque le Christ sortant du tombeau après avoir «prêché à ceux qui dorment». En d’autres récits, le Christ ressuscité s’entretient avec ses disciples et leur révèle ce qu’il ne leur a pas dit de son vivant. Encore faut-il qu’un disciple ait le pressentiment des faits étranges à propos desquels interroger le maître. C’est le cas, par exemple, de Barthélémy (dans les Questions de Barthélémy), auquel Jésus décrit sa descente dans l’Hadès et la libération d’Adam et des patriarches qui attendaient ce jour. Nous sommes là aux sources de la croyance interprétant quelques versets des Psaumes comme une annonce de la descente du Christ aux enfers, croyance qui  deviendra objet de foi dans le Symbole dit des apôtres. L’Épître des apôtres et Le Testament de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ sont un autre exemple de dialogues entre le Ressuscité et ses disciples qui cherchent à approfondir les questions touchant à la nature du Christ (sa préexistence, son incarnation, sa résurrection, sa parousie), mais reprennent aussi les éternelles interrogations héritées de l’apocalyptique juive sur les temps de la fin, les signes avant-coureurs, la souffrance des justes et le sort des humains lors du jugement dernier.

Enfin qui ne serait curieux de découvrir les premiers textes qui, au Ve siècle, narrent La Dormition de Marie, à l’occasion de laquelle tous les apôtres, vivants et morts, se réunissent à  Jérusalem pour assister la mère de leur Seigneur… On sait quelle fortune ces récits ont connue depuis.

La littérature apocryphe au carrefour des cultures

Provenant de pays d’Asie Mineure ou de Syrie-Palestine, d’Italie, d’Espagne ou de Gaule, les apocryphes ne constituent pas un ensemble de textes homogènes et cette diversité même leur donne un intérêt particulier.

Nombre d’entre eux laissent paraître le désir des communautés d’avoir pour fondateur un apôtre, martyr si possible, qui auréole de son autorité telle Église locale ou tel siège épiscopal. On devine souvent des rivalités de pouvoir. La lecture  des Actes apocryphes des apôtres est instructive à cet égard, mais le plus bel exemple est celui de la ville d’Édesse qui, par son Histoire du roi Abgar et de Jésus, peut se réclamer d’une correspondance entre son roi et Jésus lui-même, de l’envoi du disciple Addaï qui vient prêcher la bonne doctrine dans la ville et de la possession d’un portrait du Christ qui protège la cité.

Cependant, les Actes apocryphes nous livrent beaucoup plus : qu’il s’agisse de Pierre, de Jean, de Paul, d’André ou de Philippe, on y lit l’affrontement du message évangélique et du monde gréco-romain (souvent symbolisé par le conflit direct entre l’apôtre et le représentant du pouvoir romain), lors même que cet affrontement y est rapporté dans la langue de l’autre et que l’apôtre, révélateur du Seigneur, donne à son message une coloration philosophique grecque, comme il apparaît dans les  Actes d’André. Il faut lire ces Actes apocryphes et s’interroger, par exemple et cas par cas, sur la tendance à l’encratisme de la plupart d’entre eux : simple appel à la continence ou renoncement à toute vie sexuelle, même dans le mariage ? Curieuse-ment, Pierre et André meurent l’un et l’autre par ven-geance de maris influents, dont les femmes, converties par ces apôtres, refusent désormais tout commerce avec leurs époux. Faut-il supposer l’existence de com-munautés encratites pures et dures à la fin du IIe siècle ou ne voir dans ces textes que l’image du christianisme idéal projetée sur le fond d’une pratique sur laquelle règne un certain accord : on doit être marié avant le baptême et l’on ne peut se remarier ? Les Actes de Philippe, plus tardifs et moins connus que d’autres, fournissent une solide documentation sur des milieux asiates résolument encratites au IVe-Ve siècle.

 Lire les apocryphes

Si l’on peut lire aujourd’hui ces vieux textes, c’est qu’ils ont été recopiés, lus, transmis, mais non pas tous. Certains n’ont été conservés que partiellement ou en exemplaire unique dans le fonds ancien d’un couvent lointain. Cependant, vaille que vaille, malgré les ac-  cusations d’hérésie, les déclarations de Pères de l’Église pourfendeurs d’apocryphes et les décisions conci-liaires, les textes apocryphes ont mené une vie parallèle. Exclus de la lecture publique, ils se sont glissés dans les églises, et les fidèles, écoutant la lecture de l’Évangile ou de l’Épître, pouvaient contempler des scènes apocryphes en regardant Anne et Joachim peints sur une toile, Jésus remontant des enfers dans une fresque ou bien Marie emportée par des anges, au centre d’un vitrail. Il arrivait même qu’un prédicateur nourrisse son sermon de quelques motifs apocryphes. Hors les murs, La Légende dorée et le Miroir historique apportaient un nouveau public aux apocryphes qui, dans le panier du colporteur, gagnaient les campagnes sous la couverture de la Bibliothèque bleue. Et puis, de temps en temps, un Fabricius à Hambourg, par plaisir, ou un Migne à Montrouge, par érudition, rassemblaient et publiaient tous les textes apocryphes connus d’eux…

Et aujourd’hui ? Une équipe internationale travaille à la publication d’une traduction française des apo-cryphes. Huit volumes de poche sont déjà publiés (avec introduction, traduction, notes, bibliographie et index). Dans un an, un premier volume de 2 000 pages devrait sortir en Pléiade.

Amateurs d’apocryphes, réservez vos heures de lectures !

Pierre Géoltrain
Bulletin Information biblique n° 47 (décembre 1996) p. 11.
 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org