1416
Théologie de la libération
347
Mesters Carlos
La théologie de la libération et la lecture biblique
Théologie
 
Approfondir
 
Le point de départ d'une lecture biblique qui s'effectue dans le cadre de la théologie de la libération...
 

Cet article de Carlos Mesters met en valeur la place centrale de la lecture biblique dans la pratique des communautés de base en Amérique Latine et plus particulièrement au Brésil.


Dans les pages suivantes je voudrais me limiter à ce qui se passe ici, au Brésil, parce que je suis moins familier avec ce qui se passe dans les autres pays d'Amérique latine. Cependant l'analyse d'un mètre cube d'eau d'un fleuve permet quand même de se faire une idée tout à fait satisfaisante de l'ensemble des eaux du fleuve.

 Le point de départ d'une lecture biblique qui s'effectue dans le cadre de la théologie de la libération est l'expérience concrète des communautés chrétiennes de base. Le peuple y trouve lumière sur son chemin et force pour son combat. Avec l'aide de la Bible, les hommes accèdent à une nouvelle révélation divine et une nouvelle vision de l'efficacité transformante et libératrice de la parole de Dieu dans leur vie.

 Au commencement de cet exposé je voudrais citer quelques faits de vie significatifs. À partir de là j'essayerai d'en monter la signification pour la lecture biblique dans la cadre de la théologie la libération.


Première partie

 Trois exemples de ce qui se passe actuellement

 A. Colombie

 Cela s'est passé le premier jour d'un cours sur la Bible. Environ 25 personnes étaient rassemblées. Au mur il y avait cette phrase : "Dieu est amour". Le prêtre a demandé : "Qui a écrit cela ?" Une femme a répondu : "Moi". Le prêtre, de nouveau : "Pourquoi avez-vous écrit cela ?" La femme : "Le mur était tellement nu." Le prêtre : "Pourquoi précisément cette phrase ?" La femme : "J'ai trouvé qu'elle était belle." Nouvelle question : "Où avez-vous trouvé cette phrase ?" Réponse de la femme : "Je l'ai composée moi-même! Je pense que nous devons, en tant que chrétiens, faire cette découverte."

 Le prêtre dit alors : "Nous ouvrons maintenant la Bible, première lettre de Jean, chapitre 4, verset 8". Il attendit que tout le monde ait trouvé la référence. Il pria alors la femme de lire à haute voix. Elle lut : "Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car DIEU EST AMOUR".

 Cette femme ouvrait la Bible pour la première fois de sa vie. Elle fut stupéfaite. Elle ne s'attendait pas à y trouver exactement la phrase qu'elle avait écrite sur le mur. Elle découvrait que, sans le savoir, la parole de Dieu faisait partie de sa vie. Elle fut tellement remplie de joie qu'elle ne put presque pas dormir cette nuit-là. Et le lendemain, la Bible que le prêtre lui avait offerte fut remplie de signets avec lesquels elle marquait les pages. Dans la nuit elle avait trouvé de nouvelles phrases qui lui étaient déjà familières.

Cette histoire si simple et beaucoup d'autres faits semblables montrent l'importance de prendre au sérieux l'interprétation de la Bible par les communautés chrétiennes de base.

 1. Les hommes reconnaissent la Bible comme parole de Dieu. Cette foi est déjà présente avant que nous les rendions attentifs à la Bible. Elle est le point d'accroche de toutes nos paroles. C'est une façon de croire qui est très caractéristique pour la lecture de la Bible en Amérique latine. Sans cette foi il y aurait eu un autre processus avec une méthodologie tout à fait différente.

2. On est de plus en plus conscients que la Parole de Dieu ne se trouve pas seulement dans la Bible, mais aussi dans la vie des personnes, et qu'en premier ressort la question n'est pas l'interprétation de la Bible mais l'interprétation de la vie à l'aide de la Bible. Les hommes reconnaissent que Dieu leur parle dans leur vie de tous les jours.

3. La Bible entre aujourd'hui d'une manière nouvelle dans la vie des personnes, non pas par une médiation venue "d'en haut", mais par une expérience personnelle et communautaire. Elle n'apparaît plus comme un livre solennel qui délivre une doctrine d'en haut, mais comme une joyeuse nouvelle de la présence libératrice de Dieu dans la vie et le combat du peuple. La Bible confirme le chemin du peuple et renforce ainsi son espérance.

4. Autrefois la Bible était très lointaine et hermétique, aujourd'hui elle est vécue à fleur de peau. Elle, qui autrefois était mystérieuse et inaccessible, appartient maintenant de plus en plus à la vie quotidienne des pauvres. Et Dieu lui même, par sa Parole, s'est approché des hommes. Il est difficile pour nous de réaliser le profond changement que cela signifie pour les pauvres.

B. Nova Iguaçu, Rio de Janeiro, Brésil

Cela s'est passé lors d'une rencontre biblique uniquement pour des noirs. Au début, deux participants, d'un âge déjà avancé, firent le récit de leur vie, récit de souffrance et de discrimination. On pria alors les participants de se représenter, en silence, l'histoire des noirs au Brésil, et, dans leur tête surgirent les images d'une longue période d'esclavage et d'oppression. Dans un deuxième temps, le groupe fut prié de se sentir partie prenante de la même manière de l'histoire du peuple d'Israël. Dans une sorte de vision parallèle surgirent alors les images de deux histoires, qui étaient certes forts éloignées l'une de l'autre dans le temps, mais qui pourtant étaient très proches l'une de l'autre par le contenu ; deux histoires d'oppression et de combat pour la libération.

Quand, dans la deuxième partie de la réunion, on regarda attentivement la captivité d'Israël, les participants se posèrent la question de ce que eux mêmes devaient faire, face au manque de liberté qu'ils vivaient aujourd'hui encore, dans le Brésil du 20° siècle. La mise à jour de cette question permit de faire des découvertes précieuses. Le groupe s'identifia très fort avec le Serviteur de Yahvé et sa mission, décrit par le prophète Isaïe. Ils commencèrent à regarder leur propre situation avec un regard neuf.

Quelques réflexions :

1. Les personnes des communautés de base lisent la Bible sur le fond de leur propre histoire et de leurs problèmes concrets. La Bible devient pour eux un miroir, une "préfiguration" (Hé 11,19) de ce qu'ils vivent ici et maintenant. Naît alors un lien intime entre la Bible et la vie qui donne quelquefois l'apparence d'être simplement d'une concordance superficielle. Mais en vérité il s'agit d'une lecture 'méditative', surgie d'une foi profonde, semblable à celle qui nous a été transmise par les pères.

2. Afin que cette relation étroite entre Bible et vie puisse s'établir il est nécessaire :

a) d'aborder les véritables questions brûlantes, et non quelques questions artificielles qui n'ont rien à voir avec la vie et la souffrance des hommes;

b) de reconnaître que le sol sur lequel nous nous tenons est le même qu'il y a 2000 ans;

c) de défendre un point de vue global de la Bible qui incorpore la situation concrète des lecteurs.

Si nous remplissons ces conditions la Bible s'éclaire à partir de la vie et inversement.

3. Grâce à cette nouvelle interaction entre la Bible et la vie, les êtres humains font la plus essentielle des découvertes :" Si Dieu a aidé jadis ce peuple, alors il nous aidera aussi dans notre combat. Il entend notre cri!"

C. Cabedelo, Paraiba, Brésil

La cérémonie finale de la rencontre biblique a commencé avec un chant. Ensuite on a lu l'histoire des disciples d'Emmaüs jusqu'à la phrase où il est dit : "Mais nous avions espéré"(Lc 24,13-24) et l'on posa la question: "Si la croix a détruit l'espérance des disciples, quelle croix détruit donc aujourd'hui l'espérance du peuple"?

On lut la suite du texte qui racontait comment Jésus expliquait l'Écriture aux disciples (Lc 24,25-27). L'assemblée alors se divisa en petits groupes de trois. Chacune et chacun devait, à tour de rôle, être le Christ pour les deux autres. Ils devaient discuter entre eux pour savoir à quel moment ils ont reconnu le Christ dans cette personne, au point que ses paroles brûlaient leur coeur.

Au bout de dix minutes, au milieu des chants, chaque groupe se retrouva en assemblée plénière, pour écouter comment les disciples arrivèrent à Emmaüs et comment ils reconnurent Jésus à la fraction du pain (Lc 24,28-32). Tous se rendirent ensuite dans la salle de fête pour célébrer l'Eucharistie, le partage du pain.

Après la communion enfin, ils lurent comment les deux disciples revinrent à Jérusalem où opéraient encore les forces de la mort, elles qui avaient dressé la croix et tué Jésus. Mais les deux disciples avaient déjà remporté, au fond d'eux-mêmes, la victoire sur la puissance de la mort grâce à leur foi en résurrection (Lc 24,33-35).

Quelques réflexions

1. On remarque ici très clairement l'importante de l'atmosphère croyante de la rencontre: chant, prière commune et célébration y contribuent. Sans ce bain dans l'Esprit vivant, on ne peut pas découvrir le sens que le texte nous réserve pour aujourd'hui. Le "sens" de la Bible n'est pas seulement une idée ou un message que nous percevons avec la raison et que nous rangeons dans notre tête. Le "sens" doit également être vécu avec les sens, comme une consolation que nous ressentons avec le coeur.

2. Une nouvelle conception de la Bible et de son interprétation s'impose. La Bible n'est plus seulement quelque chose d'étranger qui est destiné uniquement au clergé, mais c'est notre livre "mis par écrit pour nous instruire, nous qui touchons à la fin des temps"(1 Corinth.10,11).

3. L'interprétation n'englobe pas seulement l'apport intellectuel des exégètes mais aussi et surtout la participation de toute la communauté: travail de groupes, lecture personnelle et communautaire, jeux de rôles et autres formes créatives, organisation des loisirs, prières et célébrations.... L'interprétation est donc d'abord une question de participation de tous, exégètes inclus, chacun selon ses possibilités.

4. Conclusions: Il y a encore d'autres exemples, cependant ces trois doivent suffire pour caractériser la situation actuelle : un vent nouveau souffle. C'est un processus qui s'est dessiné depuis longtemps, la semence a été jetée dans les années 40 et 50. Mais il ne faut pas oublier par ailleurs que tout ce qui a été dit jusqu'à présent ne concerne que les communautés chrétiennes de base qui ne représentent toujours qu'une petite minorité. La grande majorité a un tout autre regard sur la Bible, beaucoup plus imprégné de fondamentalisme que de libération.

Pour mieux éclairer le processus de ces dernières années, j'étudie maintenant systématiquement seulement deux aspects : la dynamique interne de l'interprétation populaire et sa nouveauté.


2° partie

A. Trois facteurs

Beaucoup de facteurs ont contribué à ce que, dans le Brésil d'aujourd'hui, la Bible ait cette place importante de livre du peuple. Trois d'entre eux méritent d'être examinés de plus près parce qu'ils sont indispensables pour la compréhension de la situation d'aujourd'hui.

1. Le travail de la J.O.C. - un nouveau point de vue sur la révélation divine

La méthode "voir-juger-agir" a manifesté, sans conteste, une nouvelle façon de voir et d'expérimenter la révélation de Dieu dans l'histoire. Avant qu'on puisse comprendre que Dieu nous parle, il faut connaître la situation des gens et leurs problèmes. Ensuite on essaye, grâce au texte biblique, de porter un jugement sur cette situation. Ainsi Dieu ne parle plus par la Bible mais par la réalité éclairée par la Bible. La réalité, en fin de compte, motive les gens à agir et donne aussi une nouvelle dimension à la célébration.

2. Le 2° Concile du Vatican et la proclamation Dei Verbum

Avec le document conciliaire Dei Verbum l'Église a largement confirmé cette nouvelle façon d'interpréter. Dieu se manifeste aujourd'hui dans les événements et les hommes. L'Écriture Sainte, sa parole écrite, nous aide à le comprendre. En elle l'histoire du peuple d'Israël est présentée de façon exemplaire.

3. Le putsch militaire et la crise de l'avant-gardisme d'Église

Lorsque les militaires brésiliens ont fait le putsch de 1964, il devint clair qu'il y avait de graves lacunes dans le travail de conscientisation qui avait été mené jusqu'alors. Le peuple s'est senti abandonné. Le soi-disant avant-gardisme subit une grave crise. On reconnut alors la nécessité d'un travail lent et patient dans le peuple selon le principe des petits pas. La culture du peuple, son propre chemin devait être plus fortement pris en considération que par le passé. L'Église était encore la seule institution à offrir une aire de liberté et de protection contre les persécutions politiques. Sur cet arrière-fond se développa, à partir des années 60, le travail à la base, d'où surgirent partout les communautés de base. La Bible devint un livre pour le simple peuple.

Mais de loin, le facteur le plus important, qui n'a jamais été examiné pour lui-même, bien qu'il soit impliqué dans tous les autres facteurs, est l'action de l'Esprit-Saint qui pénètre et mène cette réalité. Nous devons écouter ce que dit l'Esprit aux l'Églises.

 B. Trois étapes

Au cours des années trois aspects se trouvèrent alternativement sur le devant de la scène, en tant qu'expression des trois buts que se fixait le peuple lors de la lecture de la Bible.

1. Apprendre à connaître la Bible - Enseignement

La renaissance de l'exégèse, les encycliques sur l'interprétation de la Bible de Léon XIII, Benoît XV et Pie XII, les nombreuses publications concernant ce thème, la réforme liturgique, tout cela a rapproché la Bible du peuple. Mais on peut penser également que l'intérêt accru des catholiques pour la Bible fut provoqué par le zèle missionnaire des Églises pentecôtistes. Le désir de connaître un peu mieux la Bible poussa beaucoup de croyants à une lecture plus régulière.

2. Créer des communautés - Célébration

Dans la mesure où la Parole fut lue et entendue plus souvent, cela porta des fruits. Le premier fut que les gens se rencontrèrent pour réaliser quelque chose ensemble : Semaines d'études bibliques ; publications de nouvelles traductions bibliques; célébrations de la Parole; diverses formes de cours, de rencontres et de journées de formation; de nombreux cercles et groupes biblique; "le mois de la Bible". Une grande diversité de manifestations de solidarité ayant toutes un point central : la Parole de Dieu.

3. Servir le peuple - Transformation

Après 1968 plus particulièrement il y eut un nouveau pas dans ce  développement. La connaissance de la Bible et l'exigence de la communauté étaient maintenant orientées vers un but, servir le peuple et défendre la vie. Comme ils n'avaient ni argent ni temps pour lire des livres sur la Bible, les pauvres commencèrent à lire la Bible elle même et la jugèrent sur le seul critère qu'ils connaissaient : leur vie de foi, leur vie dans la communauté, leur douloureuse expérience de l'injustice. Et ils découvrirent ainsi dans la Bible l'évidence qu'ils ignoraient : une histoire d'oppression semblable à la leur, une histoire du combat pour les même idéaux pour lesquels eux aussi luttaient : terre, justice, solidarité, fraternité, droit à la vie.

C. La dynamique intérieure

Ces trois étapes sont les aspects simultanés d'une unique ligne d'interprétation. Ils sont reliés par une dynamique intérieure : la connaissance de la Bible conduit à une vie en communauté, la vie en communauté encourage à servir le peuple, ceci engendre à nouveau le désir d'en savoir plus sur le contexte dans lequel la Bible fut écrite. Et la boucle est bouclée. Une étape émane des autres, chacune conditionne les deux autres et les prolonge.

Il n'est pas important de savoir de quel aspect émane le processus d'interprétation. Cela dépend chaque fois de la situation, de l'histoire, de la culture et des intérêts de la communauté ou du groupe. Il est beaucoup plus important de considérer qu'un aspect seul, sans les deux autres, reste imparfait.

Il y a dans chaque communauté des gens qui s'identifient plus fortement à l'un des trois aspects. Certains veulent avant tout connaître la Bible et l'étudier. D'autres s'épanouissent totalement dans la communauté et son organisation. D'autres enfin insistent sur le service du peuple et veulent s'engager politiquement.

Ceci conduit à des tensions entre les différents groupes ou entre leurs intérêts. De telles tensions sont salutaires en soi. En certains endroits par exemple, la pratique politique intensive de ces dernières années nécessite un approfondissement de la connaissance biblique et la séparation entre la spiritualité de la libération et la communauté. Ailleurs la vie dans la communauté a atteint une frontière et réclame une collaboration plus forte avec les communautés de base. Cela signifie que les tensions produisent un équilibre qui profite à l'interprétation de la Bible et empêche tout caractère exclusif. 

Il arrive cependant que ces tensions soient négatives et qu'elles conduisent à surévaluer l'un des trois aspects et à minimiser les autres. Le processus de l'interprétation biblique dans les communautés de base est toujours riche de tensions et de conflits. Il comporte effectivement le risque d'une pareille déviation ou d'un pas en arrière.

D. Les dangers de l'isolement

Quand une communauté a atteint son objectif sur l'un des trois aspects (connaissance, communauté, service), alors certains membres, par fidélité à la parole, veulent continuer, pendant que d'autres, à cause  de la même fidélité, voudraient en rester là. C'est alors un moment de crise, mais aussi de grâce. Le groupe qui souhaite aller plus loin n'arrive pas toujours à s'imposer.

1. Tous les groupes pastoraux utilisent la Bible et s'en réclament. Au nom de la Bible les fondamentalistes écartent toute nouvelle interprétation, toute ouverture sur la réalité. Dans maintes communautés le groupe biblique est devenu une société fermée qui défend la lettre de l'Écriture et qui tout à coup se trouve sur l'aile la plus conservatrice de la paroisse. L'exégète lui-même court le danger de s'isoler, dans son étude des textes bibliques, même s'il mène celle-ci d'une manière très progressiste.

2. Beaucoup de mouvements se replient sur l'aspect communautaire, mystique ou charismatique et refusent tout engagement politique. Certes ils sont au service des pauvres (et de façon très engagée!), mais ils n'agissent pas dans le sens du changement ou de la libération.

3. Le cas contraire existe également, même s'il est plus rare. Une communauté a un engagement politique fort et une conscience politique claire. Elle sait que des valeurs comme le sentiment communautaire, l'épanouissement personnel ou la piété peuvent être manipulées relativement facilement par l'idéologie dominante et elle en conclut que ces choses-là ne contribuent pas beaucoup au changement. Il existe alors le danger que cette communauté restreigne ses activités au social, au politique, au service du peuple et ne voit plus rien d'autre.

Ces formes d'isolement sont certes compréhensibles, mais, dans tous les cas, elles sont tragiques parce qu'aucun aspect à lui tout seul ne peut conduire au but. Pour vaincre ce danger, il est nécessaire de maintenir un dialogue permanent. Car, où la parole humaine peut s'exprimer librement, la parole de Dieu peut créer la vraie liberté.


3° partie - Nouveauté et portée de l'interprétation biblique des communautés de base

L'interprétation de la Bible par les pauvres apporte un élément nouveau dans la vie de l'Église. Pourtant cette "nouveauté" est déjà très ancienne. Elle reprend maintes valeurs fondamentales de la tradition commune. Les sept points énumérés ci-dessous peuvent servir comme une sorte d'itinéraire.

1. Le but de l'interprétation n'est pas d'obtenir d'avantage d'informations sur le passé, mais d'éclairer le temps présent à la lumière de la présence du Dieu-avec-nous, le Dieu libérateur et d'interpréter la vie à l'aide de la Bible. Par cette pratique les personnes accèdent à une vision nouvelle de la révélation, telle qu'elle est mise et fixée par écrit dans Dei Verbum.

2. L'interprétation n'appartient plus à l'exégète. L'interprétation devient l'affaire de la communauté où tout le monde participe, y compris l'exégète avec son rôle spécifique. Il est donc très important de ne pas seulement s'occuper de la foi d'une communauté, mais de s'impliquer soi-même activement dans une communauté vivante et de participer à sa quête du sens. Cet attachement concret à une communauté vivante apporte un correctif à l'exégèse scientifique et garantit que celle-ci est effectivement proche du peuple.

3. Le point d'appui social pour l'interprétation est la situation des pauvres, des exclus et des groupes marginaux. Cela change le regard. Inversement si l'exégète manque de l'indispensable sens critique, il peut devenir la victime de préjugés idéologiques et il peut, sans qu'il en ait conscience, utiliser la Bible pour légitimer l'oppression et l'inhumanité.

4. Une lecture, qui unit Bible et vie, porte à la libération et elle est oecuménique. Une lecture oecuménique ne signifie pas d'abord que catholiques et protestants discutent de leurs différences et trouvent ensuite une solution commune (cela peut être un aboutissement). Rien n'est plus oecuménique que la vie que Dieu nous a donnée. Ici, en Amérique latine, une grande partie de la population n'a pas les conditions de vie nécessaires pour mener une existence humaine décente. Une lecture oecuménique de la Bible consiste à faire le lien et à interpréter la Bible dans le sens d'une véritable vie humaine. Des personnes de différentes confessions se réunissent, non pas pour défendre leurs institutions ou leur confessions, mais pour défendre la vie du peuple et pour le servir. Dans la situation actuelle des personnes en Amérique latine il y a une interprétation qui défend la vie, qui oriente nécessairement vers la libération et qui, de ce fait, déclenche des polémiques. Elle est devenue pierre d'achoppement.

5. Ici apparaît la différence avec l'exégèse en Europe. À cause de la sécularisation croissante il y a une menace sérieuse contre la foi. Mais il y a plus grave : le danger que la vie elle-même soit détruite et déshumanisée. Et ce qui est encore pire, la Bible elle-même est en danger d'être exploitée, au nom de Dieu, pour légitimer cette situation. Comme à l'époque des rois de Juda et d'Israël, la tradition sert de paravent pour légitimer l'adoration des idoles. L'interprétation qui est proche du peuple dévoile cette manipulation et la nomme par son nom.

6. Dans leur relation avec la Bible les pauvres utilisent une méthodologie et une dynamique très simple. Leur langage n'est pas nécessairement de l'ordre de la logique discursive et s'exprime la plupart du temps sans argumentation ni raisonnement compliqué. Ils préfèrent raconter des faits et utilisent des comparaisons vigoureuses et des associations d'idées expressives. Ils ne cherchent pas d'abord à transmettre un savoir mais à partager leurs points de vue.

7. La fonction et les limites de la Bible apparaissent plus clairement. Il y a une limite dans le fait que la Bible n'est pas un but en soi, mais qu'elle sert à interpréter la vie. À elle seule la Bible ne permet pas d'ouvrir les yeux. Elle a donc besoin de l'ouverture vers le prochain, du geste de la fraction du pain. La Bible est comme le coeur : en dehors du corps de la communauté, séparée de la vie du peuple, elle est un objet mort et qui amène la mort !


4° partie - Nouveaux défis suite aux développements récents

1. La lecture féministe

La lecture féministe interroge et relativise une tradition séculaire qui porte l'empreinte masculine. Elle ne peut pas être rejetée sous le prétexte qu'elle n'est qu'un phénomène passager ou une simple curiosité sans conséquences sérieuses. Au contraire, elle est l'une des branches les plus importantes qui se développent dans le cadre de la lecture populaire de la Bible et sa signification est plus importante qu'il n'apparaît à première vue. Au Brésil, par-dessus le marché, elle a une importance toute particulière parce que les femmes sont ici en majorité. Elles prennent une part active aux groupes bibliques et qu'elles sont, en beaucoup d'endroit, la cheville ouvrière du combat.

2. La progression du fondamentalisme

À Goiania, en janvier 1991, 600 représentants de communautés de base, de presque tous les États du Brésil, et dont beaucoup étaient des jeunes gens, participèrent à une rencontre de deux semaines. Pendant les trois jours qui furent consacrés à l'étude de la Bible, l'interprétation de la Bible allait sans conteste dans le sens de la théologie de la libération. Cependant, dans les discussions avec les participants, surgissait toujours une autre interprétation dans laquelle des éléments fondamentalistes se mêlaient à des expressions de la théologie de la libération, et ceci avant tout chez les plus jeunes ! Comment expliquer ce phénomène et d'où venait-il ? Du contact avec des cercles conservateurs, avec des mouvements charismatiques, avec des croyants ? Y a-t-il derrière cela un manque de responsabilité de la libre interprétation par rapport à la Bible ? Ou bien quelque chose de plus profond était-il à l'oeuvre, une importante modification dans le subconscient de l'humanité ?

Ce danger du fondamentalisme existe non seulement dans les Églises chrétiennes, mais aussi dans d'autres religions, dans le Judaïsme, l'Islam, le Bouddhisme...Il y a même des formes sécularisées de fondamentalisme .

3. La recherche spirituelle et notre méthode d'interprétation

On entend et on sent partout un désir de profondeur, de mystique, de spiritualité. La Bible peut apporter une réponse pleinement satisfaisante à cette aspiration. La Parole de Dieu à deux fonctions essentielles. D'un coté elle est lumière, illumination ; elle peut contribuer à clarifier les idées, démasquer les fausses idéologies et susciter un esprit de discernement. D'un autre coté elle est puissance ; elle peut exhorter et encourager les êtres humains et leur apporter de la joie. Elle est une puissance créatrice, qui fait surgir des choses, des nouveautés, et la vie elle même. Elle nous rend capable d'aimer. Malheureusement ces deux aspects de la Parole sont séparés dans l'agir pastoral; d'un côté les mouvements charismatiques, de l'autre les mouvements de libération. Chez les charismatiques on prie beaucoup mais on ne favorise pas un regard critique. L'interprétation s'oriente dans une direction fondamentaliste, moralisante, spiritualiste et individualiste. A cause de cela la prière n'a d'assises solides ni dans le domaine biblique ni dans la réalité. Les mouvements de libération de leur côté ont certes une conscience critique développée, mais il leur manque parfois la persévérance et la vraie foi face à des situations humaines, qui suite à des analyses scientifiques très sérieuses, ne contribuent pas à la transformation de la société. Ainsi il leur est quelquefois difficile de comprendre l'utilité des longues heures passées dans la prière sans résultat immédiat.

4. La culture de nos peuples et l'Ancien Testament

Dans le mythe de Tucumán, avec lequel les indiens de la région de l'Amazone expliquent l'origine du mal dans le monde, le coupable n'est pas la femme mais l'homme. D'où la question : "Pourquoi n'utilisons-nous pas nos mythes à la place de ce que nous a transmis le peuple juif ?" Cette question n'obtint pas de réponse. Une situation semblable se reproduisit lors d'un cours en Bolivie, lorsque les participants, tous des Aymarás, proposèrent de ne pas seulement utiliser la Bible mais leurs propres histoires qui était quand même "plus belles, moins machos et plus connues". Les religions de l'Extrême Orient, qui sont plus anciennes que les nôtres, posent depuis quelques années une question semblable sur la valeur de notre histoire et de notre culture. Ces religions ne peuvent-elles pas nous servir comme un Ancien Testament, dans lequel sont contenues les révélations de Dieu à nos ancêtres et duquel dérive notre Loi "qui a été notre surveillant, en attendant le Christ" (Gal 3,24) ? Mais l'évangile n'est pas venu, pour abolir l'Ancien Testament mais pour le compléter et pour l'accomplir dans sa totalité (Mt 5,17). L'Ancien Testament du peuple d'Israël est la norme inspirée par Dieu qui nous aide à reconnaître, dans les dimensions cachées de notre culture et de notre histoire, notre propre Ancien Testament.

6. La nécessité de centres bibliques en Amérique latine

Les communautés de base se répandent. Petit à petit, à partir de la pratique du petit peuple, naît une nouvelle manière d'interpréter, qui est en fait déjà très ancienne. Elle doit être légitimée aussi bien par la Tradition de l'Église que par la recherche biblique. Une lecture au centre de laquelle est située la pauvreté et les causes de la pauvreté, amène des exigences nouvelles et spécifiques. Avec sa diffusion croissante naît le besoin d'une explication scientifique systématique. Beaucoup d'animatrices et d'animateurs bibliques aimeraient bien acquérir des connaissances dans les langues bibliques. Ils voudraient en savoir plus sur le contexte économique, social et idéologique, dans lequel est née la Bible. Ils voudraient poser à la Bible les questions brûlantes des hommes d'aujourd'hui. À cela s'ajoute le grand manque de prêtres. Ce dont nous avons besoin maintenant ce sont des laïcs engagés qui sont capable de prendre en charge le besoin croissant de formation biblique et qui sont à même de contrer efficacement la rapide montée du fondamentalisme (qui est de loin le plus dangereux de tous les -ismes). Nous pouvons constater que la pratique d'interprétation des communautés de base latino-américaines n'est pas sans effet sur l'Église universelle, qu'elle suscite des discussions et des réactions et qu'elle trouve dans beaucoup d'endroits de nouveaux partisans. Cela s'est manifesté de belle manière au Congrès mondial de la F.B.C. à Bogotá (Juillet 1990) et lors de l'Assemblée mondiale de l'Église Luthérienne qui se tint également en 1990 à Curitiba. Dans les autres continents également notre manière de lire la Bible rencontre un vif intérêt. Pour toutes ces raisons il faudrait envisager sérieusement la création d'un centre de recherche et de formation dont l'activité serait orientée sur l'expérience et les problèmes de nos communautés.

Carlos Mesters, Article paru dans le Journal de Medellin, N. 88, vol XXII, Déc. 1996, p. 123-138.
BIB n° 49, p. 13.
 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org