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L'Apocalypse, DVD

Gérard Mordillat, Jérôme Prieur
L' Apocalypse
coffret de 4 DVD, 12 x 52 mn, Archipel 33 et Arte Vidéo, 2008, 60 €

Dans cette série de 12 épisodes sur les débuts du christianisme, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur reprennent les principes de leurs précédentes séries : Corpus Christi (1997) et Les origines du Christianisme (2003) : des spécialistes de plusieurs pays, filmés en plan rapproché ou en gros plan sur un fond sombre, répondent à des questions que l'on n'entend pas. Leurs interventions sont découpées en tranches de longueur variable et présentées en une mosaïque dont la composition n'apparaît qu'à la fin de la série. L'austérité de la mise en scène, ainsi que la notoriété de la plupart des intervenants et leurs divergences d'opinion, semblent garantir l'objectivité de la série... dont plusieurs indices montrent cependant, dès le début, que la démarche est orientée.

Les effets de la voix-off.

Le premier épisode, La synagogue de Satan, traite de l'Apocalypse, l'ouvrage qui donne son titre à toute la série. Mais après des interventions éclairantes sur le genre littéraire dont relève le livre et sur l'auteur, il apparaît que le but de cet épisode n'est pas de donner une idée de l'ensemble du livre mais de se concentrer sur l'expression « synagogue de Satan » (Ap 2,9 et 3,9) puis de privilégier une des hypothèses, celle qui reconnaît dans cette « synagogue » la communauté paulinienne. La voix-off qui assure la liaison entre les différentes parties du film conclut : « l'apocalypse, la fin du monde attendue par les chrétiens, n'est pas arrivée », opérant ainsi une réduction en complète contradiction avec les propos que viennent de tenir les chercheurs.

Le deuxième épisode, très réussi, s'intéresse à L'incendie de Rome en 64, attribué par Néron aux chrétiens. Le troisième, Le sang des martyrs, n'est pas de même niveau. Il traite du genre littéraire « récits de martyre » qui exalte la souffrance. Ces récits sont qualifiés de littérature populaire et même de  « pulp fiction » (P. Frederiksen) mais certains chercheurs font des rapprochements contestables : G. Stroumsa parle de « nostalgie du sacrifice humain » et M. Rizzi va jusqu'à comparer les martyrs chrétiens aux auteurs des attentats suicides du 11 septembre ! Les épisodes suivants sur l'apologétique chrétienne face au judaïsme, Querelle d'héritage, et sur l'établissement d'un canon des Écritures, La nouvelle alliance, sont très éclairants. Cependant, la voix-off, encore une fois, se montre anachronique et tendancieuse en interprétant la formule de Justin sur le « véritable Israël » constitué par les chrétiens comme la volonté d'effacer les juifs de l'histoire !

Le sixième épisode, La grande hérésie, traite de la gnose, un courant ésotérique que les chercheurs présentent comme débordant largement le christianisme, mais que la voix-off, en contradiction avec ce qui vient d'être dit, réduit à une hérésie chrétienne pour affirmer ensuite qu'aux II et IIIe siècles, « la liberté de penser est une menace » pour l'Église.

Le septième épisode, Contre les chrétiens, relate le contexte des persécutions des III et IVe siècles, alors que, la situation de l'empire romain se dégradant, les empereurs durcissent les exigences de la religion romaine.

Les épisodes huit et neuf abordent La conversion de Constantin puis Le concile de Nicée. Les savants divergent sur la sincérité de Constantin, mais tous s'accordent sur le tournant que sa conversion représente pour le christianisme. Les divisions créées par l'arianisme et les courants religieux qui en découlent ont motivé la convocation du concile de Nicée par l'empereur, désireux de rétablir l'unité doctrinale. La complexité des débats est heureusement éclairée par l'intervention de D. Cerbelaud qui montre que les dernières amarres avec le judaïsme se rompent avec la reconnaissance de la préexistence du Christ, « engendré et non pas créé ». Curieusement, à la fin de cet épisode, la voix-off annonce que l'empereur prend le titre de pontifex maximus, titre qui, toujours selon la même voix, deviendra celui du pape. Or, en fait, c'est l'empereur Gratien qui renoncera en 382 au sacerdoce païen et à ce titre porté par tous les empereurs depuis Auguste.

Le dixième épisode s'intitule La cité de Dieu, à la suite de l'ouvrage de Saint Augustin. Il traite des rapports de l'empire et du christianisme, qui devient véritablement religion officielle sous Théodose. Bien que les spécialistes, et notamment P. Maraval et P. Veyne, montrent comment Augustin tranche le lien entre le christianisme et l'état impérial, la cité de Dieu et la cité terrestre, la voix-off affirme qu'au Ve siècle l'empire romain et l'Église se confondent avant de reprendre la conclusion du premier épisode : l'apocalypse, la fin du monde, n'est pas venue mais une nouvelle religion s'est imposée !

Cette remarque annonce l'orientation des deux derniers épisodes dans le mesure où la célèbre phrase d'Alfred Loisy, « Jésus annonçait le Royaume et c'est l'Église qui est venue », déjà citée en tête du premier épisode, sera reprise à la fin du onzième et développée dans le douzième et dernier.

Le fil rouge

Les deux derniers épisodes quittent le terrain narratif et proprement historique pour aborder une réflexion d'ensemble. Curieusement le onzième est consacré à une question d'école : L'an zéro du christianisme. Chaque chercheur avance son hypothèse mais l'intervention de D. Marguerat se distingue par son choix théologique : le fait que des juifs et des non-juifs se retrouvent dans de mêmes communautés était inimaginable pour Israël avant la fin des temps. Il s'agit donc d'une véritable révolution théologique et c'est là qu'il faut voir l'avènement du christianisme plutôt que dans le passage à une religion officielle.

Le dernier épisode, Après l'Apocalypse, s'ouvre donc sur la phrase de Loisy. C'est alors qu'il apparaît que les auteurs l'ont prise comme fil rouge de la série et qu'ils l'interprètent dans un sens polémique, alors qu'Alfred Loisy s'est toujours situé d'une manière positive par rapport à l'Église. Leur but est de montrer que l'Église n'a rien en commun avec Jésus. Celui-ci annonçait la restauration du royaume d'Israël, c'est du moins ce qu'affirme cet épisode en laissant les derniers mots sur ce sujet aux chercheurs des universités israéliennes, et sur ce plan c'est un échec.

Quant à l'Église, jamais le mot n'est défini ou sérieusement étudié dans sa polysémie alors pourtant que le livre de l'Apocalypse commence par les lettres aux sept églises, ce qui montre qu'il ne s'agit pas d'une entité immuable plus ou moins assimilable à l'Église catholique romaine des siècles derniers. Que les Églises - catholique, orthodoxe, protestantes... -continuent à porter le message de Jésus n'est pas pris en compte et les interventions de D. Marguerat et E. Lupieri, qui ne voient pas l'Église comme un « hôte indésirable » du judaïsme, mais comme une institution qui continue à attendre le Royaume et par qui le Royaume a commencé à se réaliser, ont bien peu de place.

Un dessein polémique

Après avoir dissocié Jésus et l'Église, les auteurs concluent la série par le rapport des chrétiens au judaïsme qui est selon eux « le problème majeur du christianisme » (J. Prieur), voire « l'ulcère du christianisme » (G. Mordillat) - propos tenus dans un débat télévisé avec J.-M. Salamito. Puis la voix-off affirme que la judéité de Jésus demeure inacceptable pour beaucoup de chrétiens.

On comprend alors mieux l'insistance sur « la synagogue de Satan » dès le premier épisode, et le rôle néfaste attribué à Paul, coupable d'ouvrir les communautés chrétiennes aux païens.  Ainsi se termine une série qui contient des passages très intéressants, mais le dessein final de la mosaïque révèle en fait un dessein polémique contre l'Église.

Pourquoi, cependant, ne pas faire de cette série d'émissions un usage positif en rappelant aux chrétiens, d'une part, que l'Église ne peut se penser sans reconnaître dans le judaïsme un vis-à-vis et, d'autre part, qu'il leur est nécessaire de mieux connaître le développement institutionnel de l'Église.

Suzanne Thil, Cahier Evangile n°147









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