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Nos revues Le B.I.B. (Bulletin d'Information Biblique) BIB 71 (Décembre 2008)

Vérité et sens dans les Saintes Écritures

Un changement important se produit entre les années 1960 et 1970 dans le domaine des études bibliques, plus particulièrement dans le domaine de l'herméneutique, la science de l'interprétation biblique. La forme d'interprétation exégétique des Saintes Écritures introduite au 18e siècle et qui continua jusqu'au milieu du vingtième siècle, était fondée surtout sur la méthodologie historico-critique. Le but principal de l'étude biblique à cette époque était de découvrir ce que l'on appelle traditionnellement le sens « littéral » ou « historique » du texte, c'est-à-dire le sens objectif que l'auteur (ou les auteurs) voulait communiquer, de même que les circonstances évoquées dans les écrits, les identités de l'auteur et de ses destinataires, et enfin, la portée de ces écrits au sein des communautés auxquelles ils étaient adressés .

1. Les limites de l'approche historico-critique

Le changement qui se produit pendant la deuxième moitié du siècle dernier fut le résultat d'une appréciation renouvelée du fait qu'un texte peut exprimer plus qu'un sens strictement littéral ou purement historique. Grâce aux connaissances acquises par l'étude de la littérature laïque, les spécialistes de la Bible se sont tournés de plus en plus vers la « critique narrative », le « structuralisme » et d'autres méthodologies, afin d'atteindre la pleine compréhension du fonctionnement des récits, c'est-à-dire, comment les récits bibliques furent composés et de quelle façon ils expriment divers degrés de sens.
Un des aspects les plus utiles de cette approche est le fait que les spécialistes ont été amenés à importer dans le domaine des études bibliques ce que l'on appelle le « eader-respons criticism », c'est-à-dire la réaction critique du lecteur et son rôle dans l'accomplissement du texte. En bref, cette méthode reconnaît qu'un texte littéraire est dynamique et non pas statique, que son sens n'est pas fixe mais change selon la façon dont le texte est lu, aussi bien que selon le contexte de cette lecture. Dans cette optique, un texte est considéré comme une « réalité virtuelle bipolaire ». Ceci signifie qu'un texte se compose de deux pôles, l'un artistique (l'auteur) et l'autre esthétique (le lecteur), et que les deux sont nécessaires pour donner un sens au texte. Autrement dit, un texte (livre, article, lettre, poème) n'est complet qu'à partir du moment où son message transmet au lecteur un certain degré de compréhension - sinon il demeure virtuel, incomplet.

Ce nouveau degré de compréhension nous a munis d'une méthode particulièrement utile pour lire les Saintes Écritures. Il confirme également un ancien principe herméneutique : l'inspiration par l'Esprit Saint n'est pas limitée à la composition du texte biblique mais s'étend à la lecture et à l'interprétation du texte dans la vie de la communauté des croyants, l'Église.

Ce même entendement nous a aussi permis d'adopter une nouvelle approche vis-à-vis des questions posées par nos paroissiens qui, bien que n'étant pas experts en études bibliques, ont néanmoins été nourris depuis l'enfance par la lecture des Saintes Écritures. Nombreux sont ceux qui sont troublés par les récits issus de la critique historique de la Bible ; récits qui semblent mettre en doute son exactitude historique, questionnant ainsi son message le plus fondamental. L'approche historico-critique, qui est indispensable pour l'œuvre de l'exégèse, peut donner des aperçus tangibles du contexte et des circonstances dans lesquels la Bible fut écrite. Pourtant, comme leur but essentiel est de transmettre la révélation divine, les Écritures représentent et sauvegardent un mystère (mystêrion, sacramentum). La « quête du Jésus de l'histoire », qui a préoccupé les spécialistes tout au long du 19e et 20e siècles, résulta en un échec précisément à cause de leur conviction que la personne et l'identité de Jésus pouvaient être découvertes en appliquant aux textes de la Bible des méthodes ayant porté fruit dans d'autres sphères d'études historiques. Bien que la critique historique soit utile et sans doute nécessaire à l'approfondissement de notre compréhension des écrits bibliques, son approche analytique ne s'adapte pas à l'approfondissement du « mystère ». La critique historique ne peut pas s'accommoder du fait qu'à travers les Écritures, la réalité historique soit constamment en contact avec la réalité transcendante : dans les récits bibliques le temps et l'éternité s'unissent ou s'entremêlent de façon unique. Afin de sonder les profondeurs de ce mystère, c'est-à-dire afin d'interpréter les Écritures de façon adéquate, d'autres approches sont nécessaires pour compléter la quête du sens littéral ou historique.

2. Les textes bibliques ont souvent plus d'un sens...

Ceci nous amène à aborder le problème des diverses significations retrouvées dans les textes bibliques. Quel est le sens premier exprimé dans tel ou tel passage de la Bible ? Et quelles sont les méthodes à utiliser, afin de discerner ce sens ?

La façon peut-être la plus appropriée de répondre à cette question est d'en poser une autre : Est-t-il possible pour un lecteur de lire deux fois le même texte ?

Cette question curieuse a été posée à maintes reprises depuis l'avènement de l'ère « post-moderne ». Pourtant le raisonnement qui la sous-tend est aussi ancien que le philosophe qui, à l'époque pré-socratique, a demandé s'il était possible de mettre le pied deux fois dans la même rivière. Aujourd'hui comme en ce temps là, la réponse est à la fois, Oui et Non.

C'est une question importante pour ceux qui lisent l'Ancien et le Nouveau Testament, puisqu'elle nous fournit une clé qui va nous servir à répondre à des questions similaires. Plus précisément, comment le sens est-il exprimé dans les écrits bibliques ? Et quel est le sens exact ainsi exprimé ?

Depuis le Siècle des Lumières, les gens ont tendance à se polariser au sujet de la lecture de la Bible. D'un côté se trouvent ceux qui prennent la Bible au pied de la lettre et lisent les Saintes Écritures comme s'il s'agissait d'un livre d'histoire qui nous présente une série de faits et d'événements variés, allant de la création du monde (en six jours) jusqu'à la Parousie, le Second Avènement du Christ dans la gloire (avec les trompettes du Paradis, un endroit « là-bas en-haut »). De l'autre côté se trouvent certains spécialistes qui, ayant adopté de façon assez unilatérale une approche et une mentalité historico-critique, ne croient pas en l'exactitude des textes bibliques, et centrent leur objectif exclusivement sur le contenu et les arguments d'un texte donné, les circonstances entourant sa rédaction, et sa fonction à l'intérieur de la communauté des croyants.

Bien que ces approches semblent représenter deux pôles opposés, elles ont en commun un point important. Toutes deux supposent que seul le sens littéral des Écritures est le sens véridique. Celui-ci est normalement défini comme le sens que l'auteur du passage de la Bible a voulu communiquer (son « intention »). De ce fait, l'interprétation de la Bible (l'exégèse), se doit de se concentrer avec exactitude sur ce qui est « dit » dans le texte. Dans cette perspective, le sens littéral du texte est typiquement réduit à son sens « historique » : soit « ce qui s'est vraiment passé » (aux yeux de ceux qui prennent la Bible de façon littérale) ou « ce que le texte prétend qu'il s'est passé » (en tenant compte du discernement de la critique historique).

Les premiers théologiens chrétiens, en revanche, savaient déjà qu'il ne fallait pas se limiter à ces deux positions extrêmes. Au cours du troisième siècle, en opposition à l'approche purement historique ou littérale, Origène formula une série de questions rhétoriques au sujet de l'histoire de la création rapportée dans le livre de la Genèse : « Quelle personne intelligente, demanda-t-il, va croire que le premier, deuxième et troisième jour, de même que le matin et le soir, ont pu exister sans le soleil, la lune et les étoiles ...? Et qui est assez insensé pour croire que Dieu, à la façon d'un fermier, "planta un paradis à l'est d'Eden" ? »

Or, il ne s'agit pas là de scepticisme. Il s'agit plutôt d'une affirmation que les récits de la Bible ont souvent plus d'un seul sens, et que le sens primordial n'est pas toujours celui que l'on appelle le sens « historique " ou « littéral ».

Ainsi, Origène continue : « Lorsqu'il est décrit que Dieu "marche au paradis à la fraîcheur du jour" et que "Adam se cachât derrière un arbre", je ne peux pas croire que quiconque puisse douter qu'il s'agisse d'expressions figuratives qui indiquent certains mystères par leur apparence de vraisemblance historique et non pas à travers un événement réel » (Peri Archôn IV.3.1)

Il n'empêche qu'Origène, en accord avec l'ensemble de la tradition patristique, va discerner dans les Écritures des faits et événements historiques ainsi que des figures ou images symboliques : les événements historiques comprennent la naissance virginale de Jésus, qui forme un ensemble avec ses miracles et sa résurrection des morts. Les interprètes de la Bible au sein de l'Église des premiers siècles avaient appréhendé de façon « littérale » et « historique » pratiquement toutes les affirmations qui constituent le Credo de Nicée. Mais ces affirmations tendent également au-delà du sens littéral vers un sens plus élevé ou plus spirituel, un sens plus profondément « mystique ». Elles doivent être comprises non seulement comme des affirmations de faits historiques, mais aussi comme des images de ce qui pourrait se manifester dans notre propre vie ou dans la vie à venir.

(...)

 


© Jean Breck, Vérité et Sens dans les Saintes Écritures. Conférence donnée le 7 février 2008, lors du colloque « Les Orthodoxes et la traduction de la Bible » à l'Institut Saint-Serge (Paris). B.I.B. n° 71 (décembre 2008), pages 2-7.









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