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"Faire la cène "

Les réformés "font la cène " dans le cadre d’un culte dominical car, disent-ils, elle est, avec la prédication, un moyen dont use leur Dieu pour édifier une assemblée en Église. On ne porte donc pas la cène à des malades isolés, pas plus que l’on admet que des fidèles s’abstiennent d’y prendre part. Ce rite est en effet d’autant plus valorisé qu’il est doublement symbolique.

D’une part, de l’adoption d’attitudes corporelles et intérieures adoptées en fonction des textes qui sont lus, on attend une expérience d’union "mystique"du fidèle avec un Seigneur identifié comme étant "au ciel".

D’autre part, l’insertion dans un cadre communautaire fait que la célébration contribue à la création et à la préservation du lien social et religieux qui unit les membres du "corps" ecclésial. Dans ce "corps", faut-il le rappeler, tous ont part à un même statut religieux — à la différence de l’Église catholique où le prêtre, qui seul use des deux espèces, est rangé dans un "ordre" à part. Lors de la cène, le ministre, les anciens, les diacres réformés tiennent des rôles divers, correspondant aux fonctions qui leur ont été attribuées ; avec eux, l’assemblée a accès au pain et au vin — d’où la difficulté créée par les abstinents de vin, souvent suspectés d’être des crypto-catholiques. Comme chez les luthériens, on n’utilise que la langue commune. Faire la cène, c’est aussi démontrer ce qu’est une société chrétienne non-cléricale.

Un usage s’est généralisé, mais qui fut longtemps discuté : les réformés sont invités à faire la cène quatre fois par an dans le cadre d’assemblées dominicales. Comment le culte se déroule-t-il alors ? Après le sermon, une prière introduit la célébration. Auparavant, une table a été placée à proximité de la chaire : sa présence est fréquemment momentanée car l’on veut éviter toute évocation du mobilier – l’autel ! – catholique. Elle est couverte d’une nappe et l’on y dépose un pain et une cruche de vin achetés aux frais de l’Église : les fidèles n’offrent rien ! Le récit biblique dans lequel on pense retrouver l’institution du rite par Jésus de Nazareth (1 Co 11,23-29) est lu par le ministre qui, au moment requis, rompt le pain et verse du vin dans un verre. On ne transigera jamais sur la présence de ces trois éléments : lire, rompre le pain, verser le vin. Puis le ministre lit les trois parties d’une longue exhortation : il y est question de l’exclusion des mal-pensants et des mal-faisants, de l’instruction des fidèles, de leur préparation à la réception du pain et du vin.

Les fidèles forment alors une procession, souvent conduite par les notables et les hommes, à moins qu’à une "cène déambulatoire" l’on ne préfère une "cène gourmande" – l’expression est de Florimond de Raemond – où les gens prennent place autour d’une table. En France, des anciens, membres du consistoire (conseil élu que préside le ministre) recueillent aussi les "méreaux", jetons remis à celles et ceux qui ont été admis à la cène. Chacun s’avance pour recevoir des mains du ministre un morceau de pain et la coupe de vin : il mange le pain et boit du vin avant de regagner sa place. Une dernière prière et un dernier chant précèdent la dispersion, au cours de laquelle des offrandes sont souvent remises aux diacres, ou déposées dans une boîte ad hoc. Tout doit se faire dans l’ordre et décemment, c’est un leit-motiv des "Disciplines".

Cette apparente simplicité ne doit pas occulter la charge polémique qui est incluse dans l’ordonnancement de ce rite de la cène, souvent présenté comme une "reformation" de la cène originelle, une fois détectés et abolis les vices et les abus tant de la messe que du "repas du Seigneur" luthérien. Aucun compromis n’est toléré avec le catholicisme – sauf à aller à la messe en catimini – et il faut attendre le premier tiers du XVIIe s. pour que les réformés français soient autorisés à communier avec des luthériens. Entre temps, on le devine, des conflits s’étaient fréquemment élevés dans des places de refuge "bi-confessionnelles".

Il convient d’analyser la liturgie de la cène réformée comme la mise en œuvre d’une interprétation très particulière des textes bibliques, de ces textes qui sont lus pour en légitimer la célébration, et plus précisément de ceux où il est question du statut et de la fonction de Jésus Christ entre son ascension et son retour. La cène est célébrée, en effet, pour accompagner les fidèles dans cette période de l’histoire du salut, qui pour eux se clôt par leur décès. Seuls seront retenus ici trois éléments majeurs de cette interprétation, mais l’on peut d’ores et déjà noter que les réformés n’imitent pas tous les moments d’une hypothétique cène originelle, comme s’y essaient certains anabaptistes.



© Paul de Ckerck
"Les récits fondateurs de l’eucharistie"
Supplément au Cahier Évangile n° 140 (pages 79-80).




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