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- Nos revues - Le B.I.B. (Bulletin d'Information Biblique) - BIB 65 (décembre 2005)
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La Bible sans avoir peur, 1

La Bible, en ses multiples traductions et éditions, fascine. Elle intimide aussi. Un certain nombre de gens l’achètent, commencent à la lire et s’arrêtent. Quels sont les obstacles ?

Dans un ouvrage remarquable paru en 2005, La Bible sans avoir peur (éditions Lethielleux), onze spécialistes ont tenté de les cerner. Dans sa préface, Jean-François Bouthors, éditeur mais aussi écrivain et animateur biblique, a ressaisi un certain nombre de fils conducteurs et s’est risqué à brosser un panorama de la lecture biblique en France. Nous le remercions de nous avoir autorisé à reprendre son texte légèrement modifié.


La Bible sans avoir peur, voilà bien un titre paradoxal. Quelle crainte pourrait donc être attachée à un livre, et à celui-ci en particulier ? Y aurait-il encore, à l’aube du XXIe siècle, un livre capable de faire peur, du moins dans un pays de culture occidentale, c’est-à-dire judéo-chrétienne sécularisée ? Tout se publie sans aucune restriction ou presque. Tout se montre et tout se dit. Du moins fait-on comme si.

Prenons la question à l’envers, pour commencer. Ce Livre, ce vieux Livre – il serait plus juste de parler de toute une bibliothèque rassemblée sous un même vocable –, fascine, même si les religions qui s’y rapportent n’ont pas toujours aussi bonne presse que lui. Il se vend largement, et les éditeurs spécialisés luttent sévèrement entre eux pour préserver leurs parts de marché. Les hommes de culture – poètes, dramaturges, romanciers, philosophes, médiologues, linguistes, psychanalystes, anthropologues, pour ne citer que ceux-là, sans même parler des '' spécialistes '' que sont les biblistes ou les théologiens, dont l’intérêt est pour ainsi dire naturel –, n’en font plus l’impasse comme ce fut assez nettement le cas pendant la seconde moitié du siècle précédent. C’est même pour certains d’entre eux presque une garantie de succès. Et il y a déjà longtemps que les publicitaires – souvent en avance – ont compris qu’il y a là une mine à exploiter sur un registre ou un autre.

Que recouvre cette fascination pour un texte dont on pourrait dire que nombre de nos contemporains contestent '' le nom de l’auteur : Dieu '', c’est-à-dire son caractère inspiré – par qui, comment, pourquoi et dans quel but ? – ou sa nature de recueil d’une '' révélation '' ? Que vient-on y chercher ? Que peut-on y trouver ?



Fascination et '' co-naissance ''



Le mot même de fascination suggère un rapport complexe à l’objet lui-même : une telle '' impression '' peut tenir à distance. Que pourrait-il arriver si l’on s’approchait ? Ce qui fascine est investi d’une part d’imaginaire, de fantasme, projetée sur lui, faute de véritable connaissance. J’écrirais volontiers ce mot en deux parties : '' co-naissance '', pour signifier un processus qui implique une relation, et donc une temporalité, entre celui qui s’approche et ce vers quoi ou qui il vient ; un dévoilement mutuel qui fait advenir l’un et l’autre à ce qui n’est pas programmé, déterminé ou su d’avance. À ce qui est sans doute déjà entièrement donné, mais comme un champ infini de possibles.

S’approcher, c’est donc prendre le risque de voir se défaire, se déconstruire, s’évanouir ce qui était fantasmé ou préjugé. S’agissant d’un '' vieux Livre '', il se pourrait donc que se délite ce que l’on avait reçu ou engrangé comme '' savoir '' à son sujet, les '' lectures des autres ''. On ne fera pas injure à la Bible en disant qu’elle est sans doute plus possédée que lue. Rangée dans des bibliothèques, peut-être entre une encyclopédie et une série de classiques qu’il faut avoir chez soi. Un Livre dont on pense qu’il se pourrait qu’on l’ouvre un jour, parce que l’on sent bien qu’il contient en ses pages quelque chose de brûlant. Avec son millier de feuilles, c’est un véritable buisson ardent, dont on est tenté de dire, comme Moïse, au début du troisième chapitre du livre de l’Exode : '' Je vais m’avancer pour examiner cet étrange spectacle. '' Mais comment faire ? Or justement une voix s’adresse à Moïse, pour l’appeler tout en lui disant de ne pas s’approcher. '' Le lieu que tu foules est sacré '', autrement dit : tu ne peux pas t’en emparer. Il faudra cheminer, entrer dans une '' co-naissance '' où le mystère se dévoilera tout en révélant Moïse et ceux dont il prendra la tête, à eux-mêmes.



L’Église et la République devant la Bible



Il y a encore peu de temps, au regard des origines lointaines des premiers textes bibliques, rares étaient ceux qui accédaient au corpus des Écritures. Il faut d’abord attendre le XVe siècle, Gutenberg et l’imprimerie pour que la diffusion du Livre soit envisageable dans un cercle qui n’est plus celui des clercs et des religieux. Et cette première possibilité d’un '' libre examen '' du texte est bientôt suivie d’une situation qui tient de l’incendie et du tremblement de terre. Une partie de l’Europe – et tout particulièrement la France – sera ensanglantée par les '' guerres de religion ''. Qui ne penserait, dès lors, que ce Livre renferme des puissances terrifiantes, et qu’il convient d’en maîtriser l’accès ?

En réalité, on s’en doutait déjà auparavant. Toutes les Églises chrétiennes, selon des modalités différentes, s’emploieront à en contrôler les clés. Au point que pour la plupart des catholiques, le Livre restera tout simplement fermé, jusqu’à ce que Vatican II invite les fidèles à le découvrir. Désormais, la liturgie dominicale fera une belle place à la lecture des textes bibliques, en langue vernaculaire, et non plus en latin. Ainsi s’accomplissait ce que le récit de la Pentecôte proclamait à la fois comme un événement inaugurateur et une promesse : chacun pouvait entendre la Parole dans sa langue !

Soyons justes : en France, la porte avait fini par être, si l’on peut dire, fermée des deux côtés. Le mélange d’un certain gallicanisme avec la réception de la pensée des Lumières, pris dans l’alchimie de la Révolution, a donné le jour à une conception républicaine laïque qui non seulement a voulu tenir résolument à distance l’Église (ce qu’il ne s’agit pas ici de regretter) mais a cru bon et nécessaire, pour ce faire, de procéder non seulement à la séparation des institutions, mais à celle des cultures. Comme si l’on pouvait distinguer ici culture laïque et culture religieuse. Pour faire court, les sources grecques étaient dans un camp, les judéo-chrétiennes dans l’autre. À bien y réfléchir, le partage était absurde : tout l’inverse du chemin qu’avaient fait les artistes de la Renaissance, par exemple ! Mais on ne s’est pas arrêté là, puisqu’il fut question non pas seulement de disposer l’héritage culturel selon cette '' ligne de fracture '', mais de l’expurger : au risque d’être hémiplégique, la République ne transmettrait à ses enfants que '' sa '' moitié, ce qu’elle croyait avoir en propre. Ainsi donc, de ce côté-là, le Livre ne serait pas ouvert, au point que jusque dans un passé pas si lointain, parmi les meilleurs philosophes, rares étaient ceux qui revendiquaient la totalité des sources. La Bible était pour eux '' une affaire de curé '', pas un patrimoine pouvant donner à penser.



Des préventions qui ont la vie dure



Il y avait là, avant la lettre, une sorte de mur de Berlin. Tous les murs finissent par tomber, celui-là comme les autres. Mais dès lors que déjà des pans entiers sont effondrés, la question se pose, toujours aussi ardue : comment s’approcher sans se brûler ? Comment aussi ne pas se prendre les pieds dans les débris ? Car si l’on reconnaît qu’il n’est plus possible aujourd’hui de tenir la culture religieuse en position d’apartheid intellectuel, les préventions qui avaient '' justifié '' une telle situation n’ont pas disparu pour autant.

Un exemple du côté '' laïc et républicain '' : peut-on s’adresser aux spécialistes chrétiens des Écritures pour les '' déchiffrer '' sans soupçonner leur lecture, leur herméneutique, leur connaissance d’être habitée par un désir de prosélytisme, par une volonté de récupération ou d’embrigadement ? Son pendant dans les rangs de l’Église catholique : comment recevoir la réflexion, le travail, l’analyse d’un intellectuel laïque à partir ou à propos du texte biblique qui ne s’inscrit pas dans ce que les chrétiens appellent la Tradition, sans considérer que sa qualité ou sa pertinence en sont a priori amoindries ? Deux questions parfaitement légitimes, qui suffisent à montrer que rien n’est simple. [...]

[Extraits]

© Jean-François Bouthors.
Suite de l’article dans le B.I.B. n° 65 (décembre 2005), p. 3-4.




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