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Nos revues Le B.I.B. (Bulletin d'Information Biblique) BIB 65 (Décembre 2005)

La Bible sans avoir peur (1ère partie)

La Bible sans avoir peur, voilà bien un titre paradoxal. Quelle crainte pourrait donc être attachée à un livre, et à celui-ci en particulier ? Y aurait-il encore, à l’aube du xxie siècle, un livre capable de faire peur, du moins dans un pays de culture occidentale, c’est-à-dire judéo-chrétienne sécularisée ? Tout se publie sans aucune restriction ou presque. Tout se montre et tout se dit. Du moins fait-on comme si.

Prenons la question à l’envers, pour commencer. Ce Livre, ce vieux Livre - il serait plus juste de parler de toute une bibliothèque rassemblée sous un même vocable -, fascine, même si les religions qui s’y rapportent n’ont pas toujours aussi bonne presse que lui. Il se vend largement, et les éditeurs spécialisés luttent sévèrement entre eux pour préserver leurs parts de marché. Les hommes de culture - poètes, dramaturges, romanciers, philosophes, médiologues, linguistes, psychanalystes, anthropologues, pour ne citer que ceux-là, sans même parler des « spécialistes » que sont les biblistes ou les théologiens, dont l’intérêt est pour ainsi dire naturel –, n’en font plus l’impasse comme ce fut assez nettement le cas pendant la seconde moitié du siècle précédent. C’est même pour certains d’entre eux presque une garantie de succès. Et il y a déjà longtemps que les publicitaires – souvent en avance – ont compris qu’il y a là une mine à exploiter sur un registre ou un autre.

Que recouvre cette fascination pour un texte dont on pourrait dire que nombre de nos contemporains contestent « le nom de l’auteur : Dieu », c’est-à-dire son caractère inspiré – par qui, comment, pourquoi et dans quel but ? – ou sa nature de recueil d’une « révélation » ? Que vient-on y chercher ? Que peut-on y trouver ?

Fascination et co-naissance

Le mot même de fascination suggère un rapport complexe à l’objet lui-même : une telle « impression » peut tenir à distance. Que pourrait-il arriver si l’on s’approchait ? Ce qui fascine est investi d’une part d’imaginaire, de fantasme, projetée sur lui, faute de véritable connaissance. J’écrirais volontiers ce mot en deux parties : co-naissance, pour signifier un processus qui implique une relation, et donc une temporalité, entre celui qui s’approche et ce vers quoi ou qui il vient ; un dévoilement mutuel qui fait advenir l’un et l’autre à ce qui n’est pas programmé, déterminé ou su d’avance. À ce qui est sans doute déjà entièrement donné, mais comme un champ infini de possibles.

S’approcher, c’est donc prendre le risque de voir se défaire, se déconstruire, s’évanouir ce qui était fantasmé ou pré-jugé. S’agissant d’un « vieux Livre », il se pourrait donc que se délite ce que l’on avait reçu ou engrangé comme « savoir » à son sujet, les « lectures des autres ». On ne fera pas injure à la Bible en disant qu’elle est sans doute plus possédée que lue. Rangée dans des bibliothèques, peut-être entre une encyclopédie et une série de classiques qu’il faut avoir chez soi. Un Livre dont on pense qu’il se pourrait qu’on l’ouvre un jour, parce que l’on sent bien qu’il contient en ses pages quelque chose de brûlant. Avec son millier de feuilles, c’est un véritable buisson ardent, dont on est tenté de dire, comme Moïse, au début du troisième chapitre du livre de l’Exode : « Je vais m’avancer pour examiner cet étrange spectacle. » Mais comment faire ? Or justement une voix s’adresse à Moïse, pour l’appeler tout en lui disant de ne pas s’approcher. « Le lieu que tu foules est sacré », autrement dit : tu ne peux pas t’en emparer. Il faudra cheminer, entrer dans une co-naissance où le mystère se dévoilera tout en révélant Moïse et ceux dont il prendra la tête, à eux-mêmes.

L’Église et la République devant la Bible

Il y a encore peu de temps, au regard des origines lointaines des premiers textes bibliques, rares étaient ceux qui accédaient au corpus des Écritures. Il faut d’abord attendre le xve siècle, Gutenberg et l’imprimerie pour que la diffusion du Livre soit envisageable dans un cercle qui n’est plus celui des clercs et des religieux. Et cette première possibilité d’un « libre examen » du texte est bientôt suivie d’une situation qui tient de l’incendie et du tremblement de terre. Une partie de l’Europe – et tout particulièrement la France – sera ensanglantée par les « guerres de religion ». Qui ne penserait, dès lors, que ce Livre renferme des puissances terrifiantes, et qu’il convient d’en maîtriser l’accès ?

En réalité, on s’en doutait déjà auparavant. Toutes les Églises chrétiennes, selon des modalités différentes, s’emploieront à en contrôler les clés. Au point que pour la plupart des catholiques, le Livre restera tout simplement fermé, jusqu’à ce que Vatican II invite les fidèles à le découvrir. Désormais, la liturgie dominicale fera une belle place à la lecture des textes bibliques, en langue vernaculaire, et non plus en latin. Ainsi s’accomplissait ce que le récit de la Pentecôte proclamait à la fois comme un événement inaugurateur et une promesse : chacun pouvait entendre la Parole dans sa langue !

Soyons justes : en France, la porte avait fini par être, si l’on peut dire, fermée des deux côtés. Le mélange d’un certain gallicanisme avec la réception de la pensée des Lumières, pris dans l’alchimie de la Révolution, a donné le jour à une conception républicaine laïque qui non seulement a voulu tenir résolument à distance l’Église (ce qu’il ne s’agit pas ici de regretter) mais a cru bon et nécessaire, pour ce faire, de procéder non seulement à la séparation des institutions, mais à celle des cultures. Comme si l’on pouvait distinguer ici culture laïque et culture religieuse. Pour faire court, les sources grecques étaient dans un camp, les judéo-chrétiennes dans l’autre. À bien y réfléchir, le partage était absurde : tout l’inverse du chemin qu’avaient fait les artistes de la Renaissance, par exemple ! Mais on ne s’est pas arrêté là, puisqu’il fut question non pas seulement de disposer l’héritage culturel selon cette « ligne de fracture », mais de l’expurger : au risque d’être hémiplégique, la République ne transmettrait à ses enfants que « sa » moitié, ce qu’elle croyait avoir en propre. Ainsi donc, de ce côté-là, le Livre ne serait pas ouvert, au point que jusque dans un passé pas si lointain, parmi les meilleurs philosophes, rares étaient ceux qui revendiquaient la totalité des sources. La Bible était pour eux « une affaire de curé », pas un patrimoine qui pouvait donner à penser.

Des préventions qui ont la vie dure

Il y avait là, avant la lettre, une sorte de mur de Berlin. Tous les murs finissent par tomber, celui-là comme les autres. Mais dès lors que déjà des pans entiers sont effondrés, la question se pose, toujours aussi ardue : comment s’approcher sans se brûler ? Comment aussi ne pas se prendre les pieds dans les débris ? Car si l’on reconnaît qu’il n’est plus possible aujourd’hui de tenir la culture religieuse en position d’apartheid intellectuel, les préventions qui avaient « justifié » une telle situation n’ont pas disparu pour autant.

Un exemple du côté « laïc et républicain » : peut-on s’adresser aux spécialistes chrétiens des Écritures pour les « déchiffrer » sans soupçonner leur lecture, leur herméneutique, leur connaissance d’être habitée par un désir de prosélytisme, par une volonté de récupération ou d’embrigadement ? Son pendant dans les rangs de l’Église catholique : comment recevoir la réflexion, le travail, l’analyse d’un intellectuel laïque à partir ou à propos du texte biblique qui ne s’inscrit pas dans ce que les chrétiens appellent la Tradition, sans considérer que sa qualité ou sa pertinence en sont a priori amoindries ? Deux questions parfaitement légitimes, qui suffisent à montrer que rien n’est simple.

Les effets pervers de la fascination

C’est d’autant plus vrai que la fascination ne manque pas d’effets pervers dans le monde qui est le nôtre. Elle offre un puissant ressort que « l’industrie culturelle » n’hésite pas à exploiter. Nombre de marchands ont compris que « les environs du temple » constituent une galerie commerciale profitable, et ici, ce qui compte, ce n’est pas la pertinence « scientifique » (au sens d’un travail qui se soumet à la critique des personnes compétentes), mais l’aptitude à séduire le chaland, en jouant sur ses réflexes les plus primaires.

On peut ainsi proposer un pseudo-« code secret » de la Bible qui flatte l’idée que le lecteur aurait ainsi accès à un monde qui lui est interdit, qu’il entrerait dans le club des « initiés »... Il est également facile de jouer sur la forte imprégnation positiviste de notre culture occidentale pour vendre l’idée qu’on va enfin exposer la vérité historique cachée dernière le texte, et l’on fera des succès de librairie aussi bien en expliquant par exemple que Moïse était un prince égyptien (encore un « initié »), ou, à l’inverse, qu’aucun indice matériel ne permet sérieusement de corroborer le récit de l’Exode. Escamotée, au passage, la question de savoir pourquoi la Bible nous est arrivée sous cette forme, ou celle de ce qu’elle porte comme effet de sens. Autant dire que sur le registre du marketing, l’approche de la Bible est piégée : ce qui est proposé n’est rien moins que l’offre – fallacieuse  – d’en prendre possession sous la forme d’un savoir. Tout l’inverse de ce que nous dit la séquence du buisson ardent.

Ici, le mécanisme marchand renouvelle à sa façon et met en scène les procédés de fermeture du texte. À la manière de Barbe Bleue, c’est en montrant la porte close que l’on suscite l’envie d’aller voir derrière et de consommer le fruit défendu, en utilisant la clé qui a été agitée comme un chiffon rouge. C’est de cette façon que l’ogre produit en quelque sorte les « coupables » dont il va se délecter ensuite, au titre d’un « juste châtiment ». Ainsi donc, un certain usage de la fascination conduit-il à maintenir le texte dans une situation d’inaccessibilité – la boucle est ainsi bouclée et l’on peut recommencer l’opération avec un nouveau « produit » de consommation courante –, en confirmant les soupçons de tous ordres qui peuvent peser sur lui.

Un livre multiple pour des débats infinis

Ces accusations ne datent cependant pas d’hier. On pourrait presque dire que les problèmes qu’elles soulèvent sont nés avec le texte. Un examen attentif suggère qu’il les prend lui-même en compte et qu’il les met en scène. Pourquoi, par exemple, le livre de la Genèse s’ouvre-t-il sur deux récits différents de la création de l’homme et de la femme, qui, en toute logique, ne semblent pas cohérents l’un par rapport à l’autre ? Peut-on sérieusement soutenir que les « auteurs » ne s’en seraient pas aperçus ?

Dans l’Évangile de Luc, interrogé par un légiste qui veut savoir ce qu’il doit faire pour recevoir la vie éternelle, Jésus répond : « Qu’est-il écrit dans la Loi, comment lis-tu ? » Cela dit assez clairement que la lecture ne va pas de soi, qu’elle n’est pas immédiate. D’ailleurs, Marc et Matthieu rapportent la scène d’une manière qui est à la fois assez proche pour qu’il soit plausible qu’elle ait eu lieu, mais assez différente pour donner à penser qu’il ne s’agit pas d’un récit dont le premier souci serait la reproduction objective du déroulement des faits, sur le mode des dépêches délivrées par les agences de presse d’aujourd’hui (ce qui n’empêche pas au demeurant les journalistes témoins des mêmes événements de les rapporter parfois de manière profondément divergente).

Il y a déjà plusieurs siècles que les interrogations posées par le texte biblique ont été abordées de front et travaillées. On peut voir en Baruch Spinoza et Richard Simon, au XVIIe siècle,  les grands initiateurs de cette réflexion. Depuis lors les questionnements n’ont pas fondamentalement changé, des réponses ont été apportées, débattues, retravaillées. Surtout, peut-être, il est apparu que loin de menacer la fécondité des Écritures, elles étaient source d’une intelligence renouvelée et inépuisable de leur lecture.

Le temps n’est plus – s’il a été un jour ! les disputes rabbiniques rapportées par le Talmud invitent à en douter – où l’on espérait extraire de la roche scripturaire quelque chose comme l’essence, la substantifique moelle, ce qu’il faudrait savoir et penser une fois pour toutes, la vérité en résumé comme en toutes lettres. Là-dessus, de bons ouvrages ou manuels ont été écrits, pour « introduire » à la lecture de tel ou tel livre de l’Ancien et du Nouveau Testament (pour utiliser une appellation courante, mais sujette à caution), ou de l’ensemble. Et si les spécialistes n’ont pas fini de s’empoigner, plus ou moins fraternellement – et plaise à Dieu qu’ils ne s’arrêtent pas demain –, il y a déjà là matière à une véritable culture biblique. Mais curieusement, elle semble avoir beaucoup de mal à se diffuser. Elle peine à faire son chemin pour atteindre tout un chacun.

Comprenons-nous bien, il est ici question de culture, pas de foi, c’est-à-dire de la possibilité de considérer le texte biblique comme on peut le faire de n’importe quel autre, en prenant en compte les conditions dans lesquelles il a été écrit, les intentions de ceux qui l’ont rédigé, les significations qu’il a portées au cours de l’histoire, les procédés littéraires auxquels il recourt, etc. Toutes choses qui ont leur utilité pour ne pas plaquer sur lui des interprétations abusives ou/et oiseuses.

Les effets d’une inculture biblique

Cette non-réception de la culture biblique trouve naturellement une explication dans la double fermeture évoquée précédemment.

La volonté de contrôle de l’interprétation par les Églises a eu pour effet d’en réserver l’accès à un cercle de spécialistes autorisés, pour n’offrir au « peuple » qu’un sous-produit prémâché, souvent livré en termes de morale, car destiné non pas d’abord à offrir une intelligence de la foi, mais à inspirer ou guider des conduites « saintes ». L’intention n’était pas maligne, évidemment, mais l’effet incontestablement pervers dans bien des cas. L’Église catholique, pour ne citer qu’elle, n’a pas fini d’en éprouver les effets désastreux : l’un des premiers (même si ce n’est pas l’unique cause) n’est autre que la « crise des vocations », l’un des derniers, au moment où en Europe le nombre de prêtres va drastiquement se réduire par un simple effet démographique, est la pauvreté du bagage biblique de ceux qui sont censés être en première ligne pour « transmettre la foi », les parents.

L’obsession laïque, on serait tenté de dire « la laïcature », a, pour sa part, produit une forme de surdité idéologique : plutôt que d’être attentif à ce qui était en débat quant aux « sources » religieuses, et qui aurait pu intelligemment contribuer à une prise d’autonomie par rapport aux ingérences cléricales, et dédramatiser les positions d’hostilité réciproques, on a préféré tout tenir dans le même sac de la dénonciation de « l’obscurantisme », sans doute pour éviter de courir le risque de voir minées les pseudo-certitudes positivistes.

Ainsi, de part et d’autre, a-t-on conjointement œuvré à maintenir les fidèles comme les citoyens dans une forme d’infantilisme, à la manière de ces grands-parents d’antan qui pensaient s’assurer de la « sagesse » des bambins en brandissant la menace du loup qui rôdait autour de la maison.

Un double danger

Le résultat le plus flagrant de cette double manipulation n’est autre que la disponibilité de beaucoup, peut-être le plus grand nombre, pour des attitudes plus ou moins ouvertement fondamentalistes.

Qu’on ne s’y trompe pas, c’est le même « littéralisme » qui fonctionne d’un côté pour proclamer l’irrecevabilité du texte biblique – au prétexte que la science a démontré que la création ne s’est pas faite en sept jours, pour prendre délibérément un exemple simpliste –, et de l’autre pour affirmer comme un article de foi que Jésus aurait effectivement traversé une bonne partie du lac de Tibériade en marchant sur les eaux – au motif que l’on en trouve le récit dans trois des quatre Évangiles.

Ce phénomène est doublement menaçant. D’une part, les Églises ne peuvent pas ne pas voir qu’il est un obstacle majeur à la transmission de la révélation chrétienne. Il ne peut que la trahir, la caricaturer, la déguiser des habits du mensonge. Or il se communique – tant sous sa forme laïque que religieuse, qui tout en étant concurrentes s’épaulent, s’étayent et se relaient mutuellement – aisément, recourant à des arguments primaires, auquel tout un chacun peut être sensible s’il n’est pas averti.

D’autre part, les responsables de la Cité commettraient une grande erreur en ne reconnaissant pas qu’il représente – là encore dans ses deux versions – une menace considérable pour la démocratie, puisqu’il est par nature une forme de refus pathologique d’un débat argumenté dont les conclusions ne seraient pas déterminées à l’avance. Le fondamentalisme ne laisse d’autre choix que d’être en bloc pour ou contre, dedans ou dehors (là où Jésus dans l’Évangile de Jean dit à ses disciples qu’ils sont dans le monde sans être du monde), constituant en cela un embryon de « pensée » totalitaire.


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