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Nos revues Le B.I.B. (Bulletin d'Information Biblique) BIB 65 (Décembre 2005)

La Bible dans les études de théologie protestante

Les réflexions suivantes sont très subjectives et ne se basent sur rien d’autre que sur mon expérience d’enseignant de la Bible hébraïque à l’Université de Lausanne ; elles ne veulent et ne peuvent se substituer à une analyse précise (enquête sociologique ou autre) qui serait à mon sens hautement souhaitable (1).

Il existe, notamment dans les milieux catholiques, un préjugé selon lequel tous les protestants seraient des lecteurs assidus, voire des spécialistes de la Bible. Cette idée repose sur une réalité historique, à savoir la démocratisation de la lecture de la Bible issue de la conviction des Réformateurs que l’homme n’a pas besoin d’un magistère doctrinal pour se confronter aux interpellations et aux annonces de salut que Dieu adresse à chacun à travers les Écritures. L’affirmation « Sola Scriptura » (L’Écriture seule) compte, par conséquent, parmi les traits les plus marquants de tous les protestantismes. La connaissance de la Bible se trouvait logiquement au centre de l’organisation des études de théologie protestante, car le pasteur était avant tout un spécialiste de la Bible, et la prédication du dimanche le centre de son ministère. Il était évident que le pasteur devait connaître les deux grandes langues de la Bible, l’hébreu et le grec, et bien sûr également le latin, la langue savante et universelle de l’époque. Le pasteur était alors aussi un philologue et un spécialiste des langues anciennes.

La crise de la modernité, qui affecta la théologie dès le dix-huitième siècle, se manifesta en son sein par l’émergence de l’exégèse historico-critique qui mettait en question l’autorité de la Bible, la considérant comme n’importe quel autre document de l’Antiquité. Cette méthode confronta le protestantisme à cette question : en quoi la Bible pourrait-elle encore être considérée comme le fondement de la foi chrétienne ? Dans le protestantisme se développèrent deux attitudes : après quelques hésitations, la plupart des Églises issues de la Réforme acceptèrent une formation théologique universitaire et critique, alors que les courants conservateurs et les nouvelles Églises « libres » ou « évangéliques » s’opposèrent à toute relativisation du message biblique. Curieusement, pour les deux tendances, la Bible resta au centre de la formation des pasteurs. L’exégèse historico-critique a largement marqué la théologie protestante universitaire du vingtième siècle ; et pour les milieux évangéliques, il était impensable de développer un discours dogmatique ou éthique sans référence constante à la Bible.

Une certaine indifférence pour les disciplines bibliques

Or, depuis une dizaine d’années, cet intérêt protestant pour la Bible s’est effrité, me semble-t-il. Le phénomène est lié sans doute à ce que l’on appelle la post-modernité, mais surtout à une crise d’identité du protestantisme et plus spécifiquement du rôle du pasteur. Puisque l’exégèse universitaire est fortement liée à la modernité, elle se trouve aujourd’hui mise à mal par des lectures postmodernes ou anything goes, lesquelles dénoncent l’idée d’une certaine objectivité des méthodes comme un phantasme moderne qu’il faudrait abandonner. Pour les avocats de la pensée post-moderne en théologie, on pourrait donc se passer d’une formation biblique philologique et historique. En effet, l’apprentissage des langues bibliques est de plus en plus dénoncé comme un investissement trop lourd et peu utile pour un pasteur qui, de toute façon, n’aura ni le temps ni l’envie de préparer ses prédications à partir du texte hébreu ou grec.

L' « utilitarisme » biblique

Mais ce ne sont pas seulement les langues bibliques qui se trouvent contestées ; beaucoup d’étudiants semblent avoir perdu non seulement la passion, mais aussi l’intérêt pour les disciplines bibliques. Les mémoires de fin d’études en AT ou NT se font rares, réputés trop compliqués et peu utiles pour le futur pasteur ; il existe par contre un engouement pour la théologie pratique et l’éthique. Sans vouloir nier l’intérêt de ces disciplines, il me semble que ce déplacement reflète une conception quelque peu utilitariste des études de théologie. On veut faire beaucoup de théologie pratique, puisque c’est la branche la plus « utile » pour la formation professionnelle. L’éthique est depuis quelques années la discipline à la mode, comme le montre en Suisse romande le développement spectaculaire des centres, instituts et autres organisations qui ont affaire à l’éthique. Les banques et les grandes entreprises font appel à des éthiciens dans l’espoir avoué ou inavoué que ceux-ci puissent légitimer leurs stratégies commerciales. Pour un étudiant en théologie, une compétence en éthique paraît alors synonyme de reconnaissance sociale. L’intérêt pour la Bible se limite du coup souvent à son utilisation dans le discours de l’éthique théologique : le sermon sur la montagne ou les commandements du décalogue figurent parmi les best-sellers des passages bibliques utilisables dans des prises de position pour « une société plus juste », sans que l’on s’intéresse réellement aux contextes et milieux de production de ces textes.

Analphabétisme biblique

Un intérêt gratuit pour la Bible est devenu rare. À cela s’ajoute un analphabétisme biblique chez de nombreux étudiants qui entrent en faculté de théologie, même parmi ceux qui viennent des milieux proches de la sensibilité évangélique. Chaque année, je pose aux étudiants de première année la question : qui a déjà lu la Bible en entier ? Il y a une dizaine d’années, la moitié des étudiants répondait positivement ; cette année, il n’y avait qu’une seule personne. Nous avons donc à Genève et à Lausanne créé des cours de « connaissance biblique » dont le seul but est de faire lire la Bible aux étudiants. Cette situation s’explique par le fait que celle-ci a quasiment disparu de l’enseignement catéchétique ; on ne parvient plus, dans les milieux d’Église, à susciter l’intérêt des jeunes pour la Bible. Le même constat pourrait être fait pour l’enseignement scolaire ; certains professeurs d’histoire de l’art ou de littérature, à l’université, se plaignent fréquemment de l’ignorance de leurs étudiants quant aux thèmes et personnages bibliques qui ont marqué la culture occidentale.

Sur le plan ecclésiologique le peu d’intérêt que de nombreux pasteurs et futurs pasteurs portent à la Bible est lié à une crise identitaire que traverse aujourd’hui le protestantisme traditionnel. Ce qui peut apparaître comme une anecdote est à ce titre significatif : en Suisse romande la majorité des pasteurs ont opté pour une robe blanche, trouvant la robe noire « trop triste ». Du coup, on transforme un vêtement qui était celui d’un enseignant, en un vêtement liturgique qui ressemble à l’aube du prêtre mais qui n’a aucune assise dans la tradition réformée. Apparemment, on ne veut plus des pasteurs intellectuels, mais des pasteurs liturges. Au niveau de sa formation, le pasteur est un théologien, mais beaucoup de protestants recherchent plutôt des pasteurs animateurs, travailleurs sociaux, et accompagnateurs des rites de passages. Sans vouloir nier l’importance de ces fonctions, j’aimerais plaider pour une réflexion renouvelée sur les fondements de l’identité protestante. Ces fondements se basent pour une grande partie sur la Bible et il me semble que le protestantisme, et en particulier les étudiants en théologie, ont tout à gagner à retrouver une passion pour le texte biblique.

Retrouver la passion de la Bible

Retrouver un intérêt pour la Bible ne contribuera pas seulement à redéfinir mieux l’identité protestante ; il existe actuellement dans la « société laïque » un fort intérêt pour l’héritage biblique, et ceci à tous les niveaux. Que ce soit le succès phénoménal du livre Da Vinci code, ou une émission plus intellectuelle comme Corpus Christi qui sera bientôt suivie par une série sur "Arte" confrontant le texte biblique aux découvertes archéologiques récentes :le grand public s’intéresse à la Bible. Si les théologiens ne partagent plus cet intérêt qui sera alors l’interlocuteur des curieux de la Bible ?

Heureusement, il existe parmi les étudiants toujours quelques passionnés de la Bible ; il s’agit souvent des étudiants les plus brillants qu’on trouve dans nos Facultés et qui se destinent en général à une carrière académique. Mais il serait souhaitable que cette passion biblique s’amplifie à nouveau comme cela fut le cas jadis, en France, autour de Suzanne de Dietrich et du « renouveau biblique ». Bien sûr, les professeurs en sciences bibliques sont interpellés en première ligne : comment transmettre leur passion aux étudiants ? Peut-être tout simplement en mettant l’accent sur un enseignement qui ne se préoccupe pas en premier lieu de la question de ce qui est utile, mais qui fera apparaître d’abord la richesse et l’altérité de la Bible. C’est seulement lorsqu’on accepte de se confronter à cette altérité que la Bible nous dérange, nous surprend, et peut-être aussi nous passionne.

 

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Note :

(1) Pour la lisibilité j’ai renoncé à faire suivre des mots comme étudiant, pasteur etc. de leur forme féminine. Selon la langue française, il s’agit là des fonctions qui peuvent être exercées par des hommes et des femmes.




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