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- Nos revues - Le B.I.B. (Bulletin d'Information Biblique) - BIB 65 (décembre 2005)
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L’Écriture sainte et l’Église catholique

Selon un antique usage, lors du Concile Vatican II, chaque séance matinale s’ouvrait par l’intronisation de l’Évangile. Il ne s’agissait pas d’abord de l’honneur rendu à un livre fondateur, mais de la soumission à la Parole divine qui se donne à entendre dans les Écritures.

Il importait d’écouter humblement le Seigneur Dieu avant de débattre des enjeux et des moyens de le proclamer. La constitution dogmatique Dei Verbum fit de cette pratique son incipit : ''Dei Verbum religiose audiens et fideliter proclamans… / Écoutant religieusement et proclamant hardiment la Parole de Dieu…''


Le renouveau biblique engagé difficilement depuis plus d’un demi-siècle avait déjà reçu, en pleine seconde guerre mondiale, un appui décisif de Pie XII (encyclique ''Divino Afflante Spiritu'', 1943). Avec Dei Verbum (Parole de Dieu, désormais DV), il trouvait un aboutissement. Dans les années qui suivirent, la recherche universitaire s’est déployée, libérée des soupçons qui l’entravaient encore, la théologie de la Parole de Dieu a été repensée, la pastorale biblique – de pair avec le renouveau liturgique – encouragée. Nul doute que le dialogue œcuménique d’une part, le dialogue judéo-chrétien de l’autre en ont beaucoup bénéficié.



Le texte en son contexte

En 1965, la relation du Magistère de l’Église catholique à la Sainte Écriture, surtout quand il s'agissait de son interprétation, traversait des turbulences qui étaient loin d’être terminées. Depuis le XVIIe siècle, le texte biblique était soumis au feu roulant des questions posées par l'histoire et la critique scientifique. Parmi les points névralgiques : les sources et la rédaction du Pentateuque, l’historicité des évangiles, l’inspiration des Écritures et leur inerrance (elles ne peuvent pas se tromper)…

Soucieux de maintenir le caractère sacré des Écritures, le Magistère soufflait le chaud et le froid, alternant raidissements et signes d’ouverture. Signe d’ouverture fut l’encyclique '' Divino Afflante Spiritu '' qui encourageait les exégètes catholiques à s'engager dans la recherche scientifique. Son impact ne fut pas seulement académique mais pastoral. Qu’il suffise ici de citer, dans l’ère francophone des années cinquante, les efforts de la Ligue catholique pour l’Évangile et la naissance des '' Cahiers Évangile '' – les fameux cahiers rouge – , la parution de la Bible '' Lienard '' (1950) et bientôt celle de la Bible de Jérusalem (1955).

Les questions d'interprétation continuèrent néanmoins à faire l'objet de discussions et de polémiques. Le débat fut particulièrement vif pendant la période qui s’étend de janvier 1959 – date de l'annonce du Concile par Jean XXIII – à octobre 1962 – qui correspond au moment de son ouverture officielle.

Ainsi, en 1961, avec l'approbation de la Commission Biblique Pontificale, le Saint-Office (devenu en 1965 la '' Congrégation pour la Doctrine de la Foi '') publia un bref document intitulé '' De germana veritate historica et obiectiva S. Scripturae '' (La vérité historique et objective de l'Écriture Sainte). À côté de remarques positives sur l’intérêt nouveau des catholiques pour la Bible, le texte alertait les exégètes catholiques contre une approche trop historique de la vie et de l'activité de Jésus, y voyant une source de confusion et d’affaiblissement de la foi. L’impact de '' l’histoire de la rédaction '' – en particulier les travaux des protestants Bultmann et Dibelius – inquiétait. Comme un avertissement, deux professeurs de l'lnstitut Biblique Pontifical furent suspendus d’enseignement.

Trois ans plus tard, en 1964, la Commission Biblique Pontificale rédigea une instruction intitulée '' De historica evangeliorum veritate '' (La vérité historique des évangiles). À la différence du texte de 1961, ce document reconnaissait la valeur et l'utilité de la méthode historico-critique et, citant '' Divino Afflante Spiritu '', encourageait les exégètes catholiques à y recourir. En outre, il proposait un modèle à trois niveaux pour mieux comprendre l’Évangile, distinguant le temps du Jésus de l’histoire, le temps de la communauté post-pascale et le temps de la mise par écrit des premières traditions. La proposition était assortie d’une mise en garde contre un usage non-critique des approches historiques, mais l’avancée était de taille.

Chez les Pères conciliaires, les débats sur l’interprétation historique de la Bible, ses bienfaits et ses dangers croisaient des questions sur l’apostolat biblique ou sur le ministère. DV est issu de ces débats, alimentés par les fruits des mouvements biblique, patristique et liturgique, ou encore les échanges entre les exégètes catholiques et protestants, etc.

DV a été l’un des textes conciliaires les plus discutés. Un avant-projet fut mis en débat le 14 novembre 1962. Intitulé '' De fontibus revelationis '' (Des sources de la révélation), il reçut les critiques les plus vives, résumées par l’apostrophe célèbre du cardinal Liénart (Lille) : '' Hoc schema mihi non placet '' (Cet avant-projet ne me convient pas). Mais le rejet ne fut pas unanime. Jean XXIII, dans la nuit, décida cependant de retirer le texte et de nommer une nouvelle commission formée à parts égales de représentants de l’aile conservatrice menés par le Cardinal Ottaviani et ceux de l’aile progressiste menés par le cardinal Bea. Trois ans et cinq moutures plus tard, le 18 novembre 1965, DV était voté par 2344 voix contre 6.



Au fil du texte

La constitution comporte un préambule et six chapitres. Dans le court préambule, le Concile dit se soumettre aux paroles de St Jean : '' Nous vous annonçons la vie éternelle qui était auprès du Père et qui nous est apparue : ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous ; quant à notre communion elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ '' (1 Jn 1, 2-3). Cette citation scripturaire contient déjà tout ce qui sera développé dans le chapitre.

Le chapitre 1 porte sur la Révélation elle-même. Le P. de Lubac l’a résumé ainsi : '' Dans l’abondance de son amour, Dieu a voulu dévoiler son dessein de faire participer les hommes à sa propre Vie. Préparé par une longue histoire, que nous appelons ‘histoire du salut’, Jésus Christ, Verbe fait chair, est à la fois le médiateur de cette Révélation et son objet, sa ‘consommation’, sa ‘plénitude’. ''

Le chapitre 2 est celui dont l’élaboration a été la plus difficile. Il se donne pour tâche de résoudre une question dont l’enjeu œcuménique était important : y a t-il deux sources de la Révélation, la Bible et la Tradition de l’Église ? Depuis la Réforme, les protestants tenaient au caractère unique de la Bible – la '' scriptura sola '' – et les catholiques défendaient le rôle de la Tradition. C’est par une nouvelle compréhension de la Révélation de Dieu, définie auparavant dans le chapitre 1, que l’antagonisme a été dépassé.

Ainsi DV 2 peut-il montrer la complémentarité entre Écriture et Tradition. L’Écriture est la Parole de Dieu en tant que '' sous le souffle de l’Esprit divin elle est consignée par écrit ''. Quant à la Tradition, elle transmet la même Parole de Dieu aux successeurs des apôtres '' afin que sous l’illumination de l’esprit de vérité ils la gardent et la répandent fidèlement par leur prédication '' (DV 9). Le Magistère, lui, a pour fonction '' d’interpréter authentiquement la Parole de Dieu, écrite ou transmise '' (DV 9). Cette tâche d’interprétation ne peut se faire que sous l’action de l’Esprit Saint. C’est donc par l’action de l’Esprit Saint que la Parole de Dieu vit dans l’Église et que l’Église vit de la Parole.

En bonne logique, c’est tout naturellement que le chapitre 3 traite alors de l’inspiration des Livres saints. Il pose des points de repères sur le problème de la '' véracité '' de l’Écriture et avance des règles d’interprétation, distinguant celles qui sont d’ordre scientifique et celles qui sont reçues de la foi.

Les chapitres 4 et 5 sont des chapitres de synthèse. Le chapitre 4 est consacré à l’Ancien Testament et à ses liens avec le Nouveau. Le chapitre 5 reprend les caractéristiques essentielles du Nouveau Testament, en particulier en ce qui concerne l’historicité des évangiles.

Le chapitre 6 donne à la constitution, in fine, son orientation décisive. Dans la vie de l’Église – liturgique, théologique, spirituelle, pastorale – comment tous les chrétiens – tous, pas seulement les clercs – peuvent-ils mieux écouter la Parole de Dieu pour mieux la proclamer ? Du début du texte à son terme, la boucle est ainsi bouclée. Non pas fermée, mais ouverte sur l’expérience la plus quotidienne...


[Extraits]

© Gérard Billon.
Suite de l’article dans le B.I.B. n° 65 (décembre 2005), p. 5-7.




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