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- Nos revues - Les Suppléments aux Cahiers Évangile - Suppl. au n° 130, Le roman de Joseph (Gn 37-50)
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Joseph en images : de l’illustration à la typologie

Les catacombes.
Joseph le patriarche n’a pas retenu l’attention des premiers imagiers chrétiens. Sur les peintures murales ou sur les sarcophages des catacombes romaines, les représentations en sont rares et assez tardives. Quand les imagiers des catacombes représentent un personnage de l’Ancien Testament c’est parce que, dans une scène simple, ils peuvent évoquer clairement une attitude de foi ou une action de salut opérée par Dieu (par ex., Daniel dans la fosse aux lions, Jonas et le monstre marin, etc.). Le long cycle de Joseph dans la Genèse ne répondait sans doute pas à ces critères : il est difficile, en effet, d’y trouver un épisode suffisamment emblématique pour résumer à lui seul l’histoire du patriarche ou pour évoquer toute la richesse symbolique du personnage.

Ce n’est qu’au cours du IVe siècle, lorsque le premier art funéraire chrétien devient plus narratif, qu’apparaîtront les premières scènes du cycle de Joseph. Elles restent limitées et l’on pourra citer, parmi celles qui sont connues à ce jour, deux œuvres romaines : un couvercle de sarcophage conservé dans les « Grottes Vaticanes » (deuxième tiers du IVe siècle ; on y voit Joseph tiré de la citerne pour être vendu aux marchands et l’épisode de la vente du blé) ainsi que des peintures des catacombes de la Via Latina (fin du IVe siècle ; trois scènes : «le songe de Joseph avec les gerbes et les étoiles ; Joseph conduit en Égypte ;la bénédiction de Jacob)».

Les basiliques.
À partir du IVe siècle, le programme de décoration de mosaïques des plus importantes basiliques romaines fait une large place à l’histoire des patriarches, de Moïse et de l’Exode ; les différents épisodes sont autant d’évocation de l’œuvre salvifique de Dieu. On sait par des documents que l’histoire de Joseph était représentée à Saint-Paul-hors-les-Murs ; on peut imaginer qu’elle figurait aussi à Sainte-Marie-Majeure et qu’elle prenait place sur les quatre panneaux de mosaïques de la nef, aujourd’hui détruits, qui font suite aux épisodes relatifs à Jacob. Ces images étaient-elles des créations originales ou s’appuyaient-elles sur un modèle déjà existant, tiré d’une bible illustrée ? Faute de preuves (nous n’en conservons à ce jour aucune aussi ancienne), la question reste sans réponse mais elle nous conduit à nous intéresser plus particulièrement à l’un de ces manuscrits illustrés dont l’importance est grande pour l’iconographie de Joseph : la Genèse dite “de Cotton”.

La Genèse de Cotton.
Le British Museum conserve quelques vestiges calcinés d’un antique manuscrit grec de la Genèse (selon la version des Septante), du VIe siècle, dont l’origine est sans doute égyptienne. Deux évêques grecs de la ville de Philippes l’avait offert, au XVIe siècle, au roi d’Angleterre Henri VIII. Un siècle plus tard, en 1621, il figure au catalogue du cabinet de livres de Sir Robert Cotton (d’où son nom) ; il comportait alors au moins 165 feuillets illustrés par 250 miniatures. En 1731, la bibliothèque est dévorée par le feu et il ne reste du somptueux livre que 150 fragments dont certains minuscules. Malgré ce désastre, on peut imaginer ce qu’était la Genèse de Cotton grâce aux mosaïques de l’atrium de la basilique Saint-Marc de Venise (XIIIe siècle) dont on a prouvé la parenté très étroite avec les enluminures du manuscrit détruit.

La chaire de Maximien.
À Ravenne se trouve un important cycle narratif. Non pas sur des mosaïques, mais sur de petits bas-reliefs d’ivoire ornant une cathèdre du VIe siècle qui aurait été celle de l'évêque Maximien. Alors que la moitié des scènes du Nouveau Testament (12 sur 24) ont disparu du dossier de la chaire, les dix plaques de l’histoire de Joseph placées sur les deux montants sont toujours présentes. Comment comprendre cette importance donnée à l’histoire du dernier des patriarches ? C’est par son rapport avec les scènes évangéliques figurant sur le dossier (enfance du Christ, miracles, etc.) que le cycle de Joseph prend ici tout son sens. La lecture est typologique, présentant ces scènes de l’Ancien Testament comme des préfigurations du salut qui se dévoilera totalement avec le Christ.

Ainsi, l’épisode de la «distribution de blé par Joseph en Égypte» se comprend mieux quand on y voit, comme de nombreux Pères de l’Église, une préfiguration de l’Eucharistie. Il fait ainsi écho à trois autres plaques du dossier qui représentent l’une, les «noces de Cana», et les deux autres, des épisodes de «la multiplication des pains».

Cette même logique typologique va permettre de résoudre un problème. Au VIe siècle, représenter le Christ en croix reste difficilement concevable. Il y a encore un long chemin à faire avant que l’association concrète du «Vivant» et de son instrument de supplice devienne familière aux chrétiens. Aussi, sur la chaire de Maximien, ce sont certains épisodes de la vie de Joseph qui permettent d’évoquer symboliquement la Passion du Christ. La «descente de Joseph dans la citerne» est exemplaire : tandis qu’on égorge un agneau pour en arroser de sang la tunique de Joseph, le jeune homme, dans un geste d’abandon, se laisse descendre au fond de la citerne (fig. 1). «Les frères de Joseph présentant à Jacob la tunique ensanglantée de son fils» ou «l’arrestation de Joseph» sont du même ordre.

Enfin, il ne faut pas oublier que le cycle de Joseph est représenté ici sur une chaire épiscopale. Avec sa capacité à interpréter les signes divins (les songes de Pharaon), à pratiquer la vertu (il résiste à la femme de Putiphar, il pardonne à ses frères), à gouverner toute chose avec sagesse (il gère les biens de Pharaon et fait échec à la famine), Joseph, image du Christ, apparaît aussi comme un modèle de gouvernement politique. Il rassemble en lui seul ce que l’on attend d’un évêque.

Saint-Savin-sur-Gartempe.
L’ancienne abbaye de Saint-Savin (dans la Vienne) conserve l’un des plus beaux ensemble de peintures murales romanes en France, si ce n’est en Europe. Ici, ce sont les peintures de la nef, datées du XIIe siècle, qui nous intéressent. En effet, de chaque côté de la grande voûte en berceau, sur deux registres, se déroule un grand cycle de la Genèse complété par quelques épisodes de la vie de Moïse. On s’est beaucoup interrogé sur un ordonnancement des scènes qui a été pensé avec une logique naturellement assez différente de la nôtre.

Deux cycles sont particulièrement mis en évidence : celui de Moïse et celui de Joseph. Se faisant face au registre inférieur (le plus proche et donc le plus visible quand on est dans la nef) ils occupent l’un et l’autre près des deux tiers de la nef et au fil des épisodes, ils conduisent le spectateur jusqu’au niveau du chœur. Dans les deux cas, la dernière scène a disparu. Cependant, les scènes correspondantes du registre supérieur permettent de les déduire facilement ; elles appartiennent en effet au cycle de Noé qui s’interrompt d’un côté pour continuer de l’autre et qui a été découpé de façon à ce que les deux scènes les plus proches du chœur soient «la vendange de Noé», à gauche, et «l’ivresse de Noé», à droite : deux épisodes où le thème du vin est central. Selon la même logique eucharistique, on peut imaginer que les cycles de Moïse et de Joseph devaient se compléter par «le don de la manne» pour l’un et «la distribution du blé en Égypte» pour l’autre.

Le cycle de Joseph s’insère donc ici dans un programme qui en oriente fortement la lecture. À Saint-Savin, les histoires de Moïse et de Joseph sont faites pour dialoguer entre elles et délivrer un message commun : ces deux grands personnages préfigurent le Christ célébré dans l’eucharistie, celui qui sauve son peuple et le nourrit de sa vie. Cette logique permet de mieux comprendre la raison pour laquelle le cycle de Joseph, qui ne comprend que neuf scènes, ne s’intéresse pas aux démêlées de Joseph avec ses frères, très présentes ailleurs. Il préfère insister sur la « glorification » de Joseph en y consacrant deux épisodes : «Joseph investi par Pharaon» (Pharaon lui remet l’anneau) et «Joseph paradant sur son char» (acclamé par la foule des Égyptiens). Rappelons qu’Isidore de Séville (VIIe siècle) a comparé le triomphe de Joseph partant gouverner le pays de Pharaon à l’Ascension glorieuse du Christ partant siéger dans le Royaume des cieux.

© Dominique Pierre
«Le roman de Joseph»
Supplément au C. E. n°130 (extraits des p. 99-102)




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