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- Nos revues - Le B.I.B. (Bulletin d'Information Biblique) - BIB 63 (décembre 2004)
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Sur les débuts du christianisme

La série télévisée présentée en avril 2004 sur Arte par Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, L’origine du christianisme, a suscité admiration et… polémique. Le livre qui a suivi, Jésus après Jésus, Le Seuil, 2004, 387 p. suscite, lui aussi, des questions.

> > > présentation critique du film et du livre

Marie-Françoise Baslez, professeur d’histoire ancienne à l’Université de Paris XII, spécialiste des religions et sociétés du monde méditerranéen autour de l’ère chrétienne, apporte ici sa contribution au débat.Pour rendre compte des émissions, elle se réfère surtout au livre de G. Mordillat et J. Prieur. Ils y construisent une démonstration qui leur est propre et qui rend mieux perceptibles leur méthodologie et leur conception de l’histoire.


Dans le film, chacun des chercheurs interrogés présente son point de vue. Celui des réalisateurs ressort du montage ; or celui-ci culmine dans l’épisode final, "Verus Israël", avec l’idée-force que le christianisme s’est approprié le judaïsme en le dépossédant de ses Écritures et de son statut, en le "chassant de sa maison" (Moshe David Herr). L’antisémitisme trouverait sa source dans le portrait d’un "Juif imaginaire" diffusé par les premiers chrétiens (Emmanuelle Main) et surtout, pour eux, dans un passage de 1 Th qui revient comme un leitmotiv. Ces interventions finales tranchent évidemment avec les propos nuancés d’autres exégètes et chercheurs, mais elles n’en constituent pas moins un point d’orgue.

Une dynamique négative et binaire

Pour comprendre le projet des auteurs et la pertinence de leur méthode, il faut donc revenir au livre. Celui-ci présente les origines du christianisme comme une suite de séparations d’avec le judaïsme, depuis le jour de la Pentecôte jusqu’à la rupture consommée au milieu du IIe siècle : séparations entre la famille de Jésus et ses disciples, entre les Hellénistes de culture grecque et les Hébreux, entre Paul et Jacques, entre "chrétiens" et judéo-chrétiens après la chute du Temple et la révolte de Bar Kochba (les judéo-chrétiens étant considérés comme les dépositaires de l’authentique religion de Jésus), enfin entre Marcion et la Bible hébraïque qu’il rejetait. C’est donc une dynamique exclusivement négative, qui déconcerte d’emblée l’historien de l’Antiquité. Celui-ci est conduit à s’interroger sur la christianisation de l’empire romain en trois siècles, une dynamique positive celle-là, et à travailler sur des relations et des interactions non plus binaires, mais triangulaires : Juifs et chrétiens, Juifs et "païens", "païens" et chrétiens.

Les auteurs n’ont recouru ni à l’étude sociologique des milieux, ni aux approches comparatives de l’histoire religieuse de l’empire romain, ni même aux approches littéraires "laïques" de l’expression chrétienne. Ils présentent leur entreprise comme un "projet littéraire", le seul qu’ils jugent possible, si bien qu’ils posent en définitive le problème très intéressant des rapports entre histoire et historiographie, quand il s’agit de faire l’histoire des origines à partir de textes fondateurs.

À partir de quels documents faire de l’histoire ?

L’histoire des origines du christianisme n’est pas si spécifique, ni si différente de l’histoire des origines de l’hellénisme, par exemple, qui repose elle aussi essentiellement sur des textes, les poèmes homériques. Personne ne contestera que la visibilité archéologique du christianisme est à peu près nulle aux trois premiers siècles et que les recoupements propres à la méthode historique entre textes, lots d’archives et témoignages extérieurs sont déséquilibrés, encore que ces derniers existent et soient très utiles. "Que du texte !", s’exclament les auteurs (p. 9) : personne n’en disconviendra. Personne ne contestera non plus que les communautés chrétiennes, comme toutes les communautés antiques, ont repensé leurs origines selon une logique identitaire qui est celle de toute l’historiographie de cette période. Mordillat, Prieur et leurs intervenants se donnent donc pour objet de démonter et de reconstituer le travail de mémoire des premières générations chrétiennes, ainsi que l’ont fait par exemple M. Finley ou J.-P. Vernant pour les débuts de l’hellénisme. Quoi de plus fondamental, aujourd’hui, que l’association du travail de mémoire à la recomposition historienne du passé ? L’histoire des origines est toujours une histoire de textes et d’écritures, dans tous les sens du terme. Quand il s’agit du judaïsme et du christianisme, on privilégie à juste titre l’intertextualité, puisque la collection biblique s’est composée comme l’histoire d’une promesse et d’un accomplissement. De ce fait, l’historien a toujours besoin de l’exégète.

Plus discutable est le parti pris de pratiquer cette intertextualité en "surfant" sur l’ensemble du Nouveau Testament et de la première littérature chrétienne, de Paul (milieu Ier siècle) à Justin et Marcion (vers 135-150), pour mettre en évidence le détournement de la Bible. De nombreux textes ne sont donc pas exploités – par exemple, ceux qui émanent des Églises de Rome, comme la Première Épître de Pierre, celle de Clément de Rome (sous Domitien) ou encore le Pasteur d’Hermas (IIe siècle) qui est à croiser avec les témoignages des historiens Tacite et Suétone.

Bien plus, les textes retenus sont souvent surchargés idéologiquement, de façon rétrospective et souvent anachronique, alors que l’histoire littéraire fournit quand même des méthodes de pondération. L’impact idéologique immédiat d’une œuvre ne résulte pas des résonances qu’elle éveille dans notre sensibilité, mais de la diffusion qu’elle a eu depuis sa parution. Pour les œuvres antiques, on dispose de bons critères dans le nombre de manuscrits conservés et l’abondance des citations, puisqu’en cette période où l’écrit se diffuse difficilement et lentement, chaque auteur se fait un devoir de citer ses devanciers et les lectures qu’il utilise : c’est vrai des plus grands, comme Plutarque, sans parler des compilateurs de profession2. Sur ces critères, on ne saurait donc suivre des propos qui font de la première épître de Paul aux Thessaloniciens (2, 14-16) "l’un des fondements théologiques de l’antisémitisme chrétien" (Guy Stroumsa), et de Justin son théoricien et son chantre.

En effet, on ne saurait donner une importance excessive au Dialogue avec Tryphon, polémique de Justin avec un rabbin (milieu du IIe siècle) puisqu’on n’en possède que deux manuscrits alors que les Apologies du même auteur, ses discours aux Grecs, ont été bien plus souvent recopiées.

Quant au passage de 1 Thessaloniciens sur le peuple "prophéticide" et son opposition à la mission de Paul, son caractère circonstanciel a été bien démontré, entre autres, par Paul Beauchamp à travers l’enchaînement syntaxique. De plus, il a été très peu cité dans les traités Contre les Juifs des Pères de l’Église (25 fois au total pour l’immense corpus patristique grec et latin). Les Pères ont d’ailleurs surtout retenu le thème de la colère de Dieu, soit dans une perspective eschatologique, soit en la retournant même parfois contre les Romains et non plus contre les Juifs.

[...]

© Marie-Françoise Baslez
(suite de l’article dans le B.I.B. n° 63, déc. 2004, p. 18-20)





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