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- Nos revues - Le B.I.B. (Bulletin d'Information Biblique) - BIB 63 (décembre 2004)
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Traduction, trahison ? Suite et fin

'' Traduzione tradizione ''
Lieux et enjeux de la traduction de la Bible
(Seconde partie)


Par Jacques Nieuviarts, Faculté de théologie, Institut catholique de Toulouse.

Dans la première partie de cet article (voir BIB n° 62, pages 14-19), Jacques Nieuviarts a présenté les grandes traductions de la Bible, depuis les premières qui ont vu le jour avant même la fixation du Canon des Écritures jusqu'aux plus récentes. Il se propose, dans cette seconde partie, de poser les éléments d’une réflexion plus théorique, d'une part sur le fait de traduction et, d'autre part, sur les difficultés que rencontre tout traducteur de ce texte '' canonique '' qu'est la Bible.


Qu’est-ce que traduire ?

La linguistique aide à comprendre l’acte de traduction, et elle aide à comprendre en particulier que l’on ne traduit pas des '' choses '', mais des idées. D'où cette distinction qui s’est peu à peu imposée entre '' langue-source '' et '' langue-cible '', puis, plus globalement, entre '' milieu-source '' et '' milieu-cible ''. Le premier est celui dont provient et auquel s’adressait l’original. Le second est celui dans lequel s’inscrit et auquel s’adresse le traducteur.

Le traducteur doit alors franchir et doit permettre à son auditeur ou à son lecteur de franchir lui aussi – trois seuils ou trois espaces, qui attestent l’importance de la distance entre l’original et sa traduction. Le premier seuil est celui de la langue-source, dans toute son étrangeté, sa distance. Le second est celui de l’histoire dans laquelle le texte lu s’inscrit, à distance à nouveau du lecteur. Et le troisième est celui des référents culturels, signalant un troisième seuil de distance entre la '' civilisation-source '' et la '' civilisation-cible ''.

'' Les manières de traduire s’incarnent en effet dans les contextes des époques et sociétés '' et une véritable traduction vise normalement à dispenser de la lecture du texte original, sinon pourquoi le traduirait-on ? Dès lors, on le comprend, le travail de traduction suppose une large interdisciplinarité prenant en compte à la fois la linguistique, la sémantique, mais aussi la philologie et l’histoire, l’anthropologie et la sociologie. C’est sur les grands moments de cette tâche qu’il nous faut donc ici réfléchir.



1 - Le principe d’équivalence sémantique

D’une langue à une autre, rien n’est identique : les champs sémantiques ne se recouvrent pas, les arrière-plans culturels sont différents, etc. Il n’existe au mieux que des équivalences.

La blessure du langage

De surcroît, une langue est un système original et certaines particularités formelles qui lui sont liées ne peuvent – ni ne doivent sûrement – être traduites : les langues n’ont pas les mêmes flexions, rythmes, syntaxe, distribution du vocabulaire, ordre des mots, nature des images... '' La traduction ne peut jamais être un décalque. Elle ne peut être définie en termes d’identité, mais seulement en termes d’équivalence... Chaque traduction gère à sa manière ce rapport entre le même et l’autre, ce décalage inévitable entre texte original et texte traduit... Le texte traduit n’est pas un autre texte, mais il n’est pas non plus tout à fait le même texte que l’original ''.

Le sens du texte-source ne réside donc pas seulement dans les mots, mais dans la combinaison des mots : c'est là que se crée le sens.

Plus largement, il faut tenir compte du contexte dans lequel s'inscrit le texte. C'est pourquoi une traduction se doit d'être respectueuse '' du sens de l’ensemble plutôt que d’être crispée sur un sens, décontextualisé, de dictionnaire ''.

Quelle voix porte le texte ?

Le traducteur doit identifier les niveaux de langue et repérer les liens existants entre le texte qu'il traduit et d’autres textes, liens à la fois '' intra-textuels '' (un usage propre de certains termes par un même auteur) et '' intertextuels '' (un usage de mots communs à divers textes, qui en conditionne donc le sens). Parler ainsi, c’est observer que le problème dépasse de loin le cadre de la langue, et se pose au niveau individuel : à l’usage propre qu’un auteur fait de la langue. Au sein de sa propre langue en effet, chacun développe un parler particulier, à la fois dans l’usage des mots, de la syntaxe, des constructions de phrases, des images.

C'est pourquoi, comme l’observe C. Rico, '' dans les versions de la Bible actuellement disponibles, on peut parfois être surpris de l’absence de contrastes stylistiques entre les différents livres traduits ''. L'un des parti pris opéré par la Bible Bayard a été, au contraire de permettre d’entendre cette '' polyphonie ''.

On pourrait relire ici ce que dit J. Roubaud sur l’expérience du traducteur. Il exprime, avec une grande clarté, l’ensemble des combats que doit mener le traducteur soucieux de ce '' passage '' à la fois du sens et de la forme, d’une langue dans une autre : au prix de quels choix, quelles ruptures... et pour quel émerveillement nouveau. Car on découvre alors – et peut-être alors seulement – que la traduction, si elle représente une perte, constitue aussi un gain, dans la rencontre avec le génie propre de la langue d’accueil ou langue-cible. L’adéquation absolue de la traduction est impossible. S’opère dès lors nécessairement une transformation, la migration du texte sous d’autres cieux, donnant au texte d’autres lumières jusque-là insoupçonnées. Oserait-on dire que le texte traduit développe là des potentialités inédites, mais dont pourtant il était riche dans sa propre langue ou dans son expression première ? Dans cette tâche, selon le beau mot de Mallarmé, '' les mots s’allument de reflets réciproques. ''

Le travail du poète : une violence faite au texte ?

Travailler sur la langue-source et sur la langue-cible, toutes deux attachées à un entour culturel qui en est indissociable, sont deux tâches spécifiques qui requièrent chacune des compétences particulières.

On a parfois posé la question à propos de la Bible Bayard, seule à avoir mis en œuvre cette intuition et ce travail : fallait-il bien subdiviser la tâche du traducteur ? Cette question sonne comme un reproche voilé au travail du poète. Mais ceux qui adressent ces reproches au poète sont-ils conscients du travail qui est le sien, et du métier qu’il réalise lorsqu’il sculpte les mots et ne se résout pas à les lâcher qu’ils n’aient donné jusqu’au suc leur sonorité et leur rythme ? Voilement du sens, ou ouverture ?

Dans la traduction du livre d’Isaïe, et au fil des longues heures du travail commun avec le poète, j'ai pu observer, en comparant les traductions, comment les difficultés du texte ont été souvent discrètement contournées ou quelque peu accommodées quand des tournures trop impersonnelles répétées, en hébreu, déroutent le lecteur enfant de Descartes. Passer en douceur au mode personnel ouvre un chemin de lecture plus rassurant que la suspension du sens en plus d’un endroit. Mais faut-il clore le sens, là où le texte résiste ? C’est là que le poète enfante, parce que c’est aussi son métier que de frayer un chemin quand les broussailles du texte laissent perplexe ou en arrêt le lecteur. C’est son métier de poète qui ici s’exerce, travaillant les rythmes, la ponctuation ou sa suspension, le retour rapide à la ligne, provoquant le lecteur à penser... puisque le texte le conduit précisément en ce point.


La suite de l’article se trouve dans le B.I.B. n° 63 (décembre 2004), pages 12-16




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