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- Nos revues - Le B.I.B. (Bulletin d'Information Biblique) - BIB 62 (juin 2004)
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Traduction, trahison ?

'' Traduzione tradizione ''
Lieux et enjeux de la traduction de la Bible
(Première partie)


Par Jacques Nieuviarts, Faculté de théologie, Institut catholique de Toulouse.


1- La Bible au pluriel

'' Celui qui traduit littéralement est un faussaire ; celui qui ajoute quelque chose est un blasphémateur '', dit de façon redoutable le Talmud. La difficulté est en effet redoutable, car '' Traduire, c’est à la fois perdre et créer, mourir et renaître, sauver l’essentiel au cours d’un naufrage pour pouvoir prendre pied sur une terre vierge. C’est bien là que résident l’aventure et le risque encourus par toute traduction : dans une suite de décisions sans appel qui constituent sa force et sa faiblesse ''.

Ayant connu la joie, mais aussi le labeur de la traduction d’un des grands livres bibliques, en dialogue avec un poète (Pierre Alféri), j’aimerais réfléchir ici à une des questions décisives qui se posent au traducteur ou face à toute entreprise de traduction : celle des '' lieux et enjeux de la traduction. '' En effet, il n’est aucune traduction standard, car tout lecteur est unique, même s’il appartient presque toujours à une communauté – au sens large – de lecture. Pour le dire d’un mot, traduire est toujours un parti pris, car c’est toujours choisir l’approximation à la fois la plus belle et la plus audacieuse pour faire droit au texte que l’on traduit... et peut-être au lecteur ! Traduire est toujours un risque et une audace. D’autant plus, qu’avec la Bible, le traducteur est confronté à un livre canonique, appartenant comme tel à l’ensemble d’un peuple croyant…

Ces difficultés – heureusement ! – n'ont pas arrêté les traducteurs de la Bible qui, dès les origines, ont voulu la mettre à la portée de tous. Mais, pour la première grande traduction de la Bible, la Septante, au III siècle av. J.-C., les scribes d’Alexandrie ne se sont pas emparés d’un livre clos...



1 – '' La traduction fait partie de l'Écriture ''

Héritiers de Gutenberg, nous concevons le livre comme un produit achevé. Or la Bible est parole avant d’être écriture. La traduction grecque dite des '' Septante '' a marqué un temps de l’évolution de l’original hébreu. Celui-ci, – comme le texte grec d’ailleurs –, a continué ensuite de vivre.

La Bible avant la Bible

Que le texte hébreu ait continué d’évoluer, on a pu le montrer en particulier pour le livre de Jérémie, exemple le plus clair de la coexistence de deux traditions vivantes. En grec, le livre de Jérémie est plus court d’un huitième environ et l’hébreu sous-jacent est différent de celui du texte '' massorétique '' (voir plus loin) qui est à la base de nos éditions actuelles.

Le canon des Écritures du Premier Testament lui-même ne se fixera que très tardivement, comme par effet de dialogue avec le Second Testament, dialogue craintif, fixé de frontières visant peut-être, dans un premier temps, à la protection de toute contamination ou influence. Pourtant les deux canons, celui du Premier et du Second Testament, ont eu à dialoguer ensemble : l’histoire le leur imposait !

Bien avant la fixation, juive puis chrétienne, d’un '' canon des Écritures '' ( = liste normative des livres saints), la Bible circule et vit en plusieurs langues, assume le choc ou la rencontre des cultures, et le risque de la traduction. ''La traduction fait partie inextricablement de l’Écriture ''. La Bible n’existe peut-être toujours qu’en traduction, le canon hébreu lui-même ayant eu à se positionner par rapport à plusieurs des livres qui ne furent à l’origine écrits qu’en grec, cette autre langue de la Bible et du Livre. Le peuple croyant accueillit d’abord l’une et l’autre forme de son Livre. On composa la légende des 70 traducteurs d’Alexandrie, produisant par miracle (sans se consulter) le même texte, pour affirmer dans la foi l’inspiration des Écritures sous leur forme grecque. L’évolution de l’histoire après l’an 70 de notre ère, poussera les croyants du Judaïsme à maudire le jour de cette traduction, avant que les Massorètes (savants juifs du Ve et VIe siècle de notre ère qui ont eu pour mission de conserver le texte hébreu) ne fixent le texte dans le système actuel de voyelles, pour le protéger d’autres exodes, guider – et fermer – la lecture !

Du côté chrétien, on sait l’importance que Luther et la Réforme, au XVIe siècle, redonnèrent au canon juif des Écritures. L’un et l’autre canons sont ainsi considérés comme proprement fondateurs pour les deux traditions catholique et protestante. Le traducteur dans son travail, l’éditeur aussi bien sûr, doivent en tenir compte : le Livre et sa lecture croyante portent pour toujours cette double marque.

Du côté juif, la fixation du texte massorétique, en Galilée, à partir du Ve siècle de notre ère, a été accompagnée, en Palestine et en Babylonie, par la lente constitution d’un recueil de commentaires et de discussions entre rabbins : le Talmud. À côté du Talmud, on a aussi conservé des traductions en araméen, faites dans le cadre de l’office synagogal, les '' targoumim '' (pluriel de '' targoum '', d’une racine qui signifie '' interpréter ''). Rappelons qu’au retour d’exil (VIe siècle av. J.-C.), la plupart des Juifs ne parlaient plus l’hébreu mais la langue de l’empire perse, l’araméen.

St Jérôme et la '' veritas hebraïca ''

On aimerait relire la correspondance, parfois rude, entre St Augustin et St Jérôme. Les deux hommes eurent en effet des échanges vifs tandis que l’ermite de Bethléem traduisait la Bible pour le peuple dans la langue de l’empire romain finissant, le latin. On sait qu’à cette période, au IVe et Ve siècle, les Pères de l'Église déployaient encore '' des efforts d’ingéniosité pour assurer à leur collection grecque le prestige du texte hébraïque ''. Les traductions, tant en latin qu’en grec, abondaient, au point que leur fiabilité est souvent interrogée. La Septante elle-même, pourtant '' première Bible chrétienne '', peinait encore à acquérir ses lettres de noblesse.

Selon Maurice Gilbert, '' à partir d’Origène, on sait dans l'Église qu’il y a une pluralité de versions grecques de la Bible juive et qu’elles méritent d’être comparées au texte de la Bible hébraïque. L'Église reçoit la Septante, mais elle peut en reconnaître aussi les limites par rapport au texte hébreu ''. C’est dans ce contexte que St Jérôme prône résolument le retour à la '' veritas hebraïca '', à l’original hébreu. On sait la fortune qu’aura sa traduction, dite '' Vulgate '' (du latin '' editio vulgata '', édition commune). Jusqu’au milieu du XIXe siècle, elle sera l’unique Bible de référence pour le monde catholique, tandis que la Bible de Luther faisait foi au sein des Églises de la Réforme, en particulier en Allemagne.

Aujourd’hui, si l’espace culturel dans lequel nous vivons a imposé, dans nos pays, l’entrée de la Bible dans un autre état et un autre moment de la langue, il en est qui regrettent ce temps du texte unique pour la mémoire croyante, et, par là, pour l’identité croyante. Mais ne doit-on pas aujourd’hui tenir compte d’autres paramètres, dans ce qui se veut une communication de cette Parole vive, au sein d’un monde qui bouge, avance, déplace de lui-même les repères, appelle les croyants sur d’autres terrains ? Ce sont là des questions de la plus haute importance et sur lesquelles je reviendrai. Mais on aimerait entendre, au cœur de ce voyage et de cet exode – ou de cette transhumance culturelle – que vivent nos sociétés et au cœur desquels nous nous situons, la lettre aux Hébreux et son éloge magnifique de la foi d’Abraham et, avec lui, des autres marcheurs à l’étoile du peuple de la Promesse (He 11). Ne convient-il pas de prendre acte de la condition nomade de l’homme, aujourd’hui plus encore qu’en d’autres moments ?

La Bible... liée à un peuple de croyants

Un regard attentif montre donc tout au long de cette longue première période que nous venons de parcourir, la connivence qui existe comme naturellement entre traduction et communauté de lecture : la Bible existe et se traduit à l’infini, pour un peuple de croyants. Mais depuis un peu plus d’un siècle maintenant, le mouvement s’est multiplié de façon véritablement exponentielle. Et si la Bible est toujours reliée à un peuple de croyants, les contours de ce '' peuple '' se sont modifiés de façon importante. En raison du fait œcuménique d’abord, en particulier depuis le concile Vatican II. C’est ce mouvement qui a vu naître en France à partir de 1973 la Traduction Œcuménique de la Bible, devenue texte de référence non seulement dans l’œcuménisme, mais dans les milieux universitaires s’attachant à la Bible de façon non confessionnelle.

On voit aujourd’hui s’opérer sous nos yeux une mutation culturelle importante, qui transforme le rapport à la Bible, l’entraînant en transhumance dans un univers culturellement nomade, en quête de sources. Chacun se tourne vers les lieux où entendre une parole vive. Si l’on déplore la multiplication des sectes, il importe de dire haut et clair comment notre époque vit une redécouverte de la Bible comme livre fondateur, même si ce regain d’intérêt se vit hors de toute référence ou appartenance ecclésiale. Cette mutation de l’espace culturel de réception de la Bible est un des facteurs décisifs de ces derniers années. Des traductions récentes de la Bible s’inscrivent pleinement dans cette démarche, nous le montrerons.

(...)

La suite de l’article se trouve dans le B.I.B. n° 62 (juin 2004), pages 16-19




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