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- Textes bibliques - Choix de textes dans le Nouveau Testament - Lc 15 : la parabole du fils "prodigue"
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Commentaire sur Lc 15

Lc 15 : la parabole du fils ''prodigue''

Jésus, les pécheurs et les justes. Voilà les gens mis en scène par Lc 15,1-2. En soi la situation n'est pas neuve. Elle est apparue pour la première fois lors du festin donné par Lévi, collecteur d'impôt appelé à devenir disciple (Lc 5,27-32). Interrogé sur sa participation, Jésus avait répondu par l'image du médecin et des malades, ajoutant ''Je suis venu appeler non pas les justes mais les pécheurs pour qu'ils se convertissent''.

Dix chapitres plus loin, si le groupe des pécheurs s'accroît autour de lui (cf. le ''tous'' du v.1), les justes - les pharisiens - ont exactement les mêmes ''murmures'' (cf. 5,30 et 15,2). Devant leur résistance tenace, Jésus raconte une triple parabole. Un même motif - celui de la joie nécessaire - y est repris trois fois avant de se heurter à un obstacle - le refus du frère - dont nous ne saurons jamais s'il est levé puisque l'histoire s'interrompt. Cette manière de raconter où les rôles de la narration viennent à s'intervertir (le conteur se tait, à l'auditeur de le relayer) est éminemment active. Il pourrait bien s'y jouer la vérité de notre relation au Christ. Car le Christ appartient à la fois à l'univers du récit de Luc (comme personnage) et à l'univers du lecteur croyant (ressuscité, il est objet de foi).



Variations sur un thème


L'histoire s'interrompt. Le narrateur suit scrupuleusement la manière de faire de son héros, Jésus. Le fils aîné participera-t-il au festin ? La réponse est remise à la décision des auditeurs de la parabole d'un part et des lecteurs de l'évangile de l'autre. En effet, le récit évangélique est construit en une série d'histoires emboîtées (pensons aux poupées russes) : Luc nous raconte < Jésus raconte aux pharisiens < le père raconte à son aîné… En suspendant la fin de la parabole, Jésus d'abord, Luc ensuite, obligent leurs auditeurs/lecteurs à se confronter au système de valeurs du père : ''il fallait festoyer''.

Pourquoi donc le père estime-t-il cela nécessaire ? Une réponse a été déclinée dans les deux premiers mouvements de la triple parabole : parce que c'est humain et que ça réjouit Dieu. Les trois histoires sont en effet liées entre elles par un même motif qui revient presque dans les mêmes termes : la ''joie'' de ''retrouver'' ce qui - brebis, pièce d'argent, fils/frère - était ''perdu'' (cf. v. 6.9.23-24.32).

Les deux premiers mouvements sont brefs avec, en point d'orgue, la joie divine. Un homme, une femme, la terre, le ciel : mine de rien le thème est quotidien et universel. L'intrigue est presque semblable et les différences participent du plaisir de la narration, ce qui ne les empêche pas de faire sens. Seule la première joue de l'opposition entre ce qui est perdu et ce qui ne l'est pas, entre ''l'unique'' pécheur et les 99 justes. Par ailleurs le conteur met l'accent non sur les aventures de la brebis mais sur la peine déployée par le chercheur : berger, ménagère et… Dieu. Voilà ce que nul ne peut ignorer : Dieu est capable de se mettre en quatre. Si la deuxième histoire insiste là-dessus avec un réalisme souriant (la lampe, le balai), la première s'arrête sur la tendresse des retrouvailles (la brebis sur les épaules). Dans les deux cas, la joie enflamme les corps tendus par l'effort, se répand, se diffuse. Ainsi, par répétition, s'imprime dans la mémoire un système de valeurs dont Jésus prend soin de dire - sans être contesté - qu'il est celui-là même de Dieu. Système bien en place au moment où commence la troisième histoire.



Une histoire qui se déploie


« Lequel d'entre vous… » Jésus avait identifié ses auditeurs au berger. Avec la ménagère et le père, l'identification s'est estompée mais demeure. L'histoire prend de l'ampleur sur une intrigue inchangée (v.11-24). Situation de départ : un homme avait cent brebis, une femme avait dix pièces d'argent, un homme avait deux fils. L'auditeur attend donc que l'action se noue par ''la perte'' de l'un des deux fils. Ce qui arrive effectivement (demande d'héritage, départ du cadet). Mais, et cela surprend, nulle mention d'une recherche active de la part du père. Par ailleurs, alors que la brebis - et à plus forte raison la pièce d'argent - était passive, le personnage du cadet est doté d'initiative : d'aventure en aventure, poussé à bout par la famine, il envisage de rentrer au bercail. Le dénouement des deux premières histoires se tenait dans le résultat des efforts du berger ou de la femme. Ici il est dans la conjonction du retour du fils et de l'attente du père. La situation finale, comme il se doit, explose en joie et fête.

Les variations de l'intrigue, soulignées par des changements de rythme, se concentrent sur l'action principale et le dénouement. Dans l'action principale, bel effet de ralenti sur la voix intérieure de l'affamé (v. 17-19). Dans le dénouement, accélération sur la course du père : les verbes se précipitent, le corps entier est mu par un bouleversement intérieur. Non seulement la pitié fait bouger le corps, mais elle met en émoi toute la maisonnée. Elle est source de joie. Que pense le fils retrouvé ? Nous n'en saurons rien. L'histoire pourrait se terminer là. Elle suivrait assez exactement la trame des deux autres. C'est alors que Jésus, négligeant l'évidence théologique (''C'est ainsi que dans le ciel etc.'' cf. v.7 et 10), attire notre regard du côté de celui qui ne s'est pas perdu, la brebis sage, le juste. Rebondissement.



La parabole et le récit évangélique


Jésus relance la parabole. Le héros est cette fois-ci le fils aîné. Sa colère et son refus d'entrer dans la maison nouent l'action (v. 28). Le père sort le chercher. Son intervention suffira-t-elle au dénouement ? On l'a vu, le conteur, Jésus, se tait. Ce qui met ses auditeurs dans l'embarras. D'un côté, ils se sont identifiés aux héros positifs de la triple intrigue précédente, dont le père ; de l'autre ils ont à décider de la réaction du nouveau héros, ce fils récalcitrant qui pourrait bien être leur double (double excessif, car sa colère va au-delà de leurs ''murmures'', cf. v.2 et 28). D'intrigue répétée (le berger, la ménagère) en intrigue amplifiée (le père) puis relancée, Jésus a conduit les pharisiens devant l'aîné. S'ils le font rentrer dans la fête, alors eux-mêmes rentrent dans le système de valeurs adopté par le père. Et ils renoncent à un monde où tout se mesure et se paye, échecs et réussites, monde de l'aîné… mais aussi du cadet. L'un et l'autre disent ''donne'' (v. 12 et 29), l'un se voit comme ouvrier, l'autre comme serviteur (v.19 et 29) : ils sont frères plus qu'ils ne croient ! Fraternité défectueuse, filiation défectueuse, qui se dévoilent comme telles.

Grâce à la fiction révélatrice, les pharisiens sont face à eux-mêmes. Que vont-ils faire ? La suite de l'évangile n'invite guère à l'optimisme. Ils interviennent de loin en loin, ricaneurs, interrogateurs, scandalisés ici ou là (Lc 16,24 ; 17,20 ; 19,39) mais hors course, absents de la Passion. Une seule fois, leurs murmures réapparaissent (s'agit-il uniquement des leurs ?) car Jésus a choisi de loger chez Zachée, installant résolument (''il faut'', v. 5) la parabole dans la réalité : ''Le Fils de l'Homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu'' (Lc 19,1-10). Au prix de sa vie : ''Il faut que le Fils de l'Homme soit livré…'' (Lc 24,7), livré par ceux-là qu'il sauve, les pécheurs. Du coup la réalité rejoint la fiction : à l'image du berger, de la ménagère et du père, Jésus engage tout son être, et signe de son corps sa compassion envers ceux qui le crucifient.



Le récit évangélique et ses lectures


Seul le lecteur de Luc peut d'ailleurs faire le lien entre les personnages de la parabole et ceux de l'évangile. Avec cette étrangeté : Jésus est à la fois dans le récit (comme personnage) et hors du récit (il est Ressuscité). La vérité de la relation vivante du lecteur croyant avec lui s'articule sur une façon de recevoir ses choix dans le Livre. Or en s'interrompant brusquement, la parabole laisse en suspens trois manières de voir les choses.

La première est celle du serviteur qui informe le fils aîné (v.27). Neutre, peu engagée, elle reste superficielle. La deuxième est celle de l'aîné (v.29-30). Elle témoigne d'une blessure narcissique mais elle permet ensuite de re-situer le mérite comme un fruit de l'alliance (''Tout ce qui est à moi est à toi'', v.31). La troisième est celle du père. Du v. 24 au v. 32, il bégaie, insigne faiblesse : pas d'autre raison à la joie que la vie de l'autre. Jésus les laissent toutes trois en balance. Quant à lui son choix est fait qui le mène à la Croix. Luc à son tour transmet le jeu à ses lecteurs. Devant l'énigme Jésus, quelle réaction ? L'évangile peut laisser indifférent. Il peut aussi toucher là où ça fait mal, provoquant appel à l'aide ou rejet. Il peut enfin inviter à opter joyeusement pour le don total. Peut-être voyageons-nous toute notre vie entre ces trois positions de lecture. Ironie, encouragement ? Luc raconte que le premier à rentrer au Paradis des justes est un malfaiteur (Lc 23,43). Une sorte de fils perdu. Crucifié aux côtés de Jésus.

© Gérard BILLON. Contribution extraite des Cahiers de l'Atelier n° 487, ''La Bible et ses lecteurs'' (janv.-mars 2000)

> > > Pour en savoir plus sur le portrait de Jésus dessiné par Luc :
Jésus selon St Luc








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