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- Nos revues - Les Dossiers de la Bible - N° 83 (juin 2000) Au puits de la Samaritaine
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Un article à lire : De l'éblouissement à la conversion

Contrairement à cet auteur qui a écrit que le Jésus de Jean est ''un Dieu qui s’est promené sur la terre'', je découvre dans l’Évangile de Jean une insistance majeure sur l’humanité de Jésus. Plus que les autres, Jean souligne le contraste entre ce qu’il peut attester de Jésus à partir de sa foi pascale (''Au commencement était le Verbe'') et ce qui, historiquement, est apparu aux yeux des hommes : ''Le Verbe s’est fait chair''.

L’homme Jésus
C’est bien de cette double identité qu’il veut rendre compte ici en partant de la réalité de l’humanité de Jésus. C’est en effet l’homme qui se manifeste dès l’ouverture du récit, sous les traits de l’itinérant fatigué et assoiffé, conduit à se déplacer sous des contraintes banalement humaines : ici une rumeur sans doute vraie autour de son activité de baptiseur, perçue comme concurrente de celle de Jean le Baptiste. Tel aurait pu être un titre fugitif de Jésus : ''Jésus le baptiseur'', s’il n’avait pas été effacé par la primitive Église éblouie par l’éclair de Pâque. De cette activité nous ne savons pas grand-chose et le récit sur la Samaritaine se situe dans un ''après''. Désormais Jésus est le voyageur sans cesse en marche, s’autorisant parfois quelques haltes comme ici.
Alors, de géographique, le voyage devient intérieur et spirituel.

Celui qui passe est ainsi présenté comme un homme situé : un Juif qui s’est risqué en Samarie, territoire d’un groupe hostile. Pourquoi ? Au lecteur de prolonger le récit : y a-t-il une raison sans véritable intérêt ou, au contraire, une nécessité vitale, comme si l’avenir de quelqu’un en dépendait ? Deux personnages sont mis en présence. L’un en position de force, dans un univers familier, venu auprès d’un puits, héritage de sa tradition humaine, sociale, religieuse. L’autre, étranger, loin de ses points de repère, voyageur fatigué, en quête de nourriture. Le texte reste allusif et fécond sur deux réalités apparemment contradictoires, d’une part une contingence (le hasard d’un déplacement, le côté imprévisible de la rencontre entre Jésus et la femme), et de l’autre une nécessité simplement insinuée : ''il fallait''.

Une rencontre dans la durée
La force d’un récit tient souvent à sa capacité à rendre compte, par son intrigue, de transformations intérieures souvent longues et complexes. C’est le cas ici. La Samaritaine fait une expérience spirituelle dans laquelle elle passe d’une position de supériorité à une situation de demande. Sa connaissance de Jésus est, au terme, d’autant plus profonde qu’elle s’est construite à travers plusieurs étapes.

Dans un premier temps, Jésus est pour elle quelqu’un dont elle perçoit surtout l’humanité : un homme fatigué, assoiffé, originaire du peuple juif, frère ennemi du sien, peut-être aussi un homme dont elle ressent la puissance de séduction et dont elle se moque par coquetterie. C’est ici que la localisation prend toute sa signification. Le puits dans le monde oriental est le lieu de la vie, du quotidien, le passage obligé pour qui veut survivre. C’est aussi là que se nouent souvent les histoires d’amour, car les jeunes gens y rencontrent les jeunes femmes.

La femme va connaître une série de déplacements. D’abord le doute s’introduit en elle : ''Serais-tu plus grand que notre père Jacob ?''. Puis elle se laisse saisir par cet homme et sa force à l’œuvre dans sa faiblesse même : elle qui dispose de l’accès à l’eau du puits, se tourne vers lui pour lui demander de l’abreuver… Renversement de situation qui exprime le cheminement extraordinaire de la foi. Après, elle reconnaît en lui le prophète, c’est-à-dire celui qui, sans la condamner, révèle sa situation personnelle : ''Tu dis bien que tu n’as pas de mari…''. Puis elle a le privilège d’entendre de la bouche de Jésus la reconnaissance de son identité de messie : ''Je sais qu’un messie doit venir […] Jésus lui dit : je le suis'' (4,26). Enfin, devenue missionnaire, après avoir abandonné sa cruche devenue inutile (elle dispose désormais d’une source de vie intérieure), elle confesse avec son peuple : ''Nous savons qu’il est vraiment le Sauveur du monde'' (4,42). Itinéraire complet : du regard sur un Juif fatigué elle est passée à la confession suprême… Dans l’homme ainsi particularisé elle a reconnu le Messie de Dieu et le Sauveur du monde.

Les mystères d’un éblouissement
Une phrase de Françoise Dolto me semble éclairante : ''même des exercices spirituels, des études théologiques, des critiques d’exégèse ne peuvent donner l’eau vive. Seule l’expérience d’un manque dans une rencontre peut nous ouvrir à Dieu et nous mettre en recherche continuelle''. Je constate que la Samaritaine est en attente de salut. Nous ne savons pas grand-chose de sa situation personnelle, nous ne sommes même pas sûrs que la mention des cinq maris fasse allusion seulement à sa vie privée (ce pourrait être une allusion au culte samaritain de cinq faux dieux). Mais ce trait souligne une instabilité, une insatisfaction, les cinq maris s’avérant décevants, ne pouvant combler sa ''soif''.
Ici, elle rencontre enfin quelqu’un qui, de découverte en découverte, la fait exister comme personne n’a su le faire jusque-là. Au terme du récit elle croit en Jésus comme en quelqu’un qui lui a apporté de la dignité, du sens, de l’autonomie et de la liberté. On pourrait presque dire qu’en ce jour elle passe de la religion à la foi. Sa religion, c’était le culte samaritain dans lequel elle a été élevée, qu’elle n’a pas choisi, même si elle y attache une certaine importante : ''Nos pères ont adoré sur cette montagne…'' (4,21). Sa foi, c’est désormais l’adhésion libre à quelqu’un qui lui donne d’exister. Elle renaît avec une fécondité qui se situe dans la joie au-delà du plaisir : désormais elle dispose en elle d’une ''source jaillissant en vie éternelle''. F. Dolto souligne bien que la transformation de la Samaritaine n’est possible qu’à cause du regard de Jésus sur elle : ''Jésus en parlant éveille cette femme à une communication, à un échange désaltérant qui ne sont pas fondés uniquement sur le besoin du corps, comme la soif mais sur le désir qui s’aventure au-delà du corps… À cette femme qui est venue si souvent étancher sa soif à ce puits, Jésus fait une demande. Il lui parle en effet de son besoin. Mais parce qu’il est chaste, Jésus peut l’attirer plus loin que son propre corps, plus loin que le bouillonnement de son corps. Il est source, origine d’une eau bondissante pour une vie sans fin… Par sa parole, Jésus lui fait découvrir la joie au-delà de la jouissance, sa valeur au-delà de la beauté, sa dignité au-delà de la séduction''.
Ces réflexions peuvent sembler ordinaires au regard des puissantes lectures christologiques. Pourtant elles soulignent que la dimension anthropologique, trop souvent oubliée, est fondamentale ici. La Bonne Nouvelle ne peut être entendue que par la médiation d’hommes et de femmes qui incarnent concrètement la force de transformation de l’évangile. Aujourd’hui encore, par ceux qui vivent son évangile, Jésus offre une expérience de libération aux hommes et aux femmes. Auprès des puits modernes, hommes et femmes quêtent du sens, de la chaleur, de la dignité. Ils en ont d’autant plus besoin que souvent, selon la formule du poète René Char, '' ils errent auprès de margelles dont on a ôté les puits''.

Alain MARCHADOUR




N.B. : Les citations de Françoise Dolto sont extraites du livre d’entretiens avec Gérard Séverin : L’Évangile au risque de la psychanalyse, tome 2, Jean-Pierre Delarge éditeur 1978, pages 56 et 49-51.



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