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- Textes bibliques - Choix de textes dans le Premier Testament - Gn 22 : l'épreuve d'Abraham
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Au fil du texte : Gn 22

Gn 22 : l'épreuve d'Abraham

Dieu donne un ordre, puis le révoque. Il remet en cause sa promesse puis la confirme. Entre ces deux paroles contradictoires, le lecteur, comme Abraham, chemine. Et les questions s'accumulent.

Au chapitre 21, Abraham est comblé. Il a enfin une postérité. D'abord en Isaac, le fils de la promesse, ensuite en Ismaël, renvoyé par Sara mais protégé par Dieu. Installé à Béer Shéva, il est traité d'égal à égal par un roi étranger, Abimélek. Terre, bénédiction, descendance : le patriarche a tout. Sur ce fond de plénitude se détachent ces mots : ''Après ces événements, Dieu mit Abraham à l'épreuve.''



L'ordre divin (v.1-2)


Dès les premiers mots, le narrateur définit le récit qui va suivre : une épreuve. Les personnages du récit, eux, n'en savent rien. Ils ne le sauront qu'à la fin - et encore pas tous. Le narrateur nous met dans la confidence et nous rend plus sensibles à leurs réactions. On appelle cela le suspense. Abraham, d'emblée, est disponible, comme au début de son itinéraire (Gn 12,1) : ''Me voici''. Le sera-t-il quand il entendra l'ordre qui remet en cause la promesse ? Le sera-t-il jusqu'au bout de l'épreuve ? La demande tombe, inouïe, scandaleuse, structurée par trois impératifs : ''Prends… va-t'en… et fais-le monter en holocauste.'' Et déjà nous voilà frustrés : le narrateur nous tait la réaction du patriarche.



Le voyage (v.3-5)


La réaction, nous y assistons au petit matin. Nous ne saurons pas ce qu'Abraham a pensé dans la nuit. Ni ce qui l'agitera durant les trois jours du voyage. Jamais nous n'aurons accès à ses débats intérieurs. Tout juste pouvons-nous les déduire de son comportement. Au matin du départ, ses gestes sont précis, il prend ce qu'il faut mais c'est en dernier - le cœur lourd ? - qu'il fend le bois pour l'holocauste. Et il s'en va.

Bientôt, voilà le ''lieu''. Abraham le voit. ''De loin'', dit le texte. Quand Dieu le lui a-t-il indiqué ? Mystère. Le moment décisif approche. Résolu, Abraham divise le groupe en deux : l'âne et les jeunes gens d'un côté, lui et le ''jeune homme'' de l'autre. Pourquoi avoir amené ces jeunes gens ? Pour retarder le moment de la confrontation père - fils ? Peut-être. Ou comme témoins ? Il détache d'eux Isaac et prend rendez-vous : ''…nous reviendrons''. Nous ? Espoir ou mensonge ? Qui peut le dire ?



Ensemble jusqu'au bout (v.6-10)


''…et tous deux s'en allèrent ensemble'' : par deux fois s'écrit la communion silencieuse du père et du fils (v.6 et 8). La deuxième fois, elle est lourde de tous les non-dits qui précèdent et de l'inévitable qui s'annonce. Fils unique, aimé, Isaac porte le bois alors que le père tient en main le feu et le couteau, deux objets que le narrateur n'avait pas signalés jusqu'à présent. La tension monte encore dans le dialogue qui suit. Pour la première et seule fois du récit Isaac parle. Il a conscience d'un manque : la victime ! Que peut répondre Abraham ? Que la victime, c'est lui ? Quand il dit : ''Dieu saura voir…'', y croit-il ? Pourquoi pas ? Ses choix jusqu'à présent ont été fermes, guidés par les impératifs de l'ordre initial : partir, prendre son fils. Et, depuis qu'il marche seul avec Isaac, l'holocauste a commencé. En remettant l'issue à la volonté divine, il entr'ouvre une incertaine mais possible porte à l'espérance. Le lecteur, au milieu de ces phrases simples qui disent une chose tout en laissant entendre une autre, reste sans voix devant cette attitude, cette projection dans l'avenir : folie ? confiance ?

Sur le ''lieu'', Abraham agit. Faute de connaître ses pensées, le narrateur se concentre sur les actions : arriver, élever l'autel, disposer, lier, placer… Abraham est décidé mais, en même temps, il retarde jusqu'au bout le geste fatal. Il n'en finit pas de mettre en place l'holocauste, troisième et dernier terme de l'ordre divin. Parce que son cœur résiste à ce que font ses mains ? Parce qu'il laisse du temps à Dieu pour intervenir ? La tension est à son maximum au v.10, dans l'un des plus dramatiques ''ralentis'' de la Bible : la main n'en finit pas de prendre le couteau…



''Le Seigneur est vu'' (v.11-19)


Difficilement, mais résolument, Abraham a choisi de renoncer au fils de la promesse. L'ange peut alors intervenir. Le fils, l'unique, qu'il aimait (v.2), Abraham le reçoit de nouveau, toujours unique, mais passé au feu de l'épreuve et à jamais lié à la ''crainte'' - à l'amour ? - de Dieu (v.12). En une sorte de résumé symbolique, Abraham accomplit alors tout ce qui a guidé son parcours : aller, prendre, faire monter en holocauste. Or la victime dont s'inquiétait Isaac n'est pas ici un agneau mais un bélier. Pourquoi ? Et pourquoi ce nom étrange - jeu de mots sur le verbe ''voir'' - donné au lieu du sacrifice ?

Depuis le début, le verbe ''voir'' revient avec insistance (et Morriya est un nom formé sur la racine hébraïque du mot). Confusément, Abraham avait dit vrai : Dieu a ''su voir''. Dieu a vu le fils et l'amour, la foi et la crainte : le bélier pourrait symboliser cela et bien d'autres choses qu'Abraham ''voit'' soudain lorsque l'ange achève son message. Quant à l'agneau, jusqu'au dernier moment, Abraham n'a-t-il pas agi comme si Isaac l'était… sans l'être ? À son tour, le lecteur est invité à voir au-delà de ce qui est montré. À voir, dans toute cette histoire, ni plus ni moins que l'invisible : le Seigneur ! Et à y entendre sa parole. Difficile, contradictoire, extrême. Répétée pour être bien comprise et qui, en finale, restaure les relations entre Abraham et l'avenir du monde (le destin des nations était en jeu, cf. v.18).

Abraham avait donné rendez-vous aux jeunes gens. Son fils retourne-t-il avec lui ? Il semble que non. Encore une énigme. Car si Abraham demeure à Béer Shéva, c'est au puits de Lahaï Roï que le récit retrouve Isaac (Gn 24,62). Le ''jeune homme'' qui, en Gn 22, était surtout le ''fils'' - 10 fois le mot revient ! - va être époux puis père. Mais, dans la mémoire du lecteur, il reste à jamais lié sur l'autel, comme immolé. Là est son identité.

© Gérard BILLON. Article extrait des Dossiers de la Bible n° 82 (2000), p. 10-11



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