Vendredi Saint (14 avril 2017)
 
 
"Jésus dit : 'Tout est accompli'. Puis, inclinant la tête, il remit l'esprit... "
 

• Isaïe 52,13-53,12

Ce texte se rapporte au temps de l’exil à Babylone. Qui est le serviteur ? Israël lui-même ? Le roi qui s’est sacrifié pour son peuple ? La tradition chrétienne, dès les origines y a lu un « cinquième évangile » tant le destin du personnage ressemble à celui de Jésus. Le texte fait intervenir Dieu lui-même qui révèle, à la communauté loin de sa terre, le sens du profond de la déréliction du serviteur. L’image qu’on a de lui est celle d’un être pitoyable, tant il a subi d’avanies. Comment pourrait-il encore représenter une figure d’avenir, donner aux exilés l’espoir d’un lendemain possible ?

La foule médite les paroles de Dieu. Sa lecture première des humiliations subies lui apparaît maintenant  incorrecte. Selon une justice immanente qui punirait les fautes et récompenserait inéluctablement les vertus, une interrogation  surgit des malheurs qui nous atteignent : « Qu’ai-je fait pour que… ? » C’est humain. Trop humain, car Dieu échappe à cette logique. Il nous demande de changer notre regard sur l’humilié, sur ceux qu’on ne veut plus voir, qu’on ne peut plus voir. Ils portent en eux-mêmes, dans leur insignifiance ou, a fortiori, dans l’horreur causée par leurs stigmates, un trésor d’humanité que seul un regard transformé peut voir. Alors, oui, se révèle la vérité de celui qui était identifié au « rebut du peuple » : il était celui que Dieu relève et prend dans ses bras. En celui qui nous dérange, peut-être même nous agresse, au-delà de ce que nous percevons de lui, il y a ce que Dieu voit. Cela ne nous sera, peut-être, révélé qu’au terme d’un long processus. Non pour faire comme si de rien n’était, et tout excuser, même l’inexcusable. Mais pour que nous levions les yeux jusqu’à cette zone de l’humain où tout devient moins évident, moins clair, mais aussi plus profond, plus précieux, plus près de Dieu.


• Psaume 30

Ce psaume fait écho au chant du serviteur. Nous y entendons la voix de celui dont la vie est menacée, et nous la faisons nôtre. Nous nous rendons présents à ce qui peut se passer près de nous : manifestations de mépris, moqueries, harcèlement, fausses rumeurs, mensonge. Expressions multiformes de violence. Il y a, malgré tout, de l’espérance dans une remise tranquille entre les mains du Père. Non pas fuite illusoire dans le rêve d’un ailleurs sans tension, mais présence assurée auprès des autres dans une perspective lumineuse qui renouvelle le regard.

• Jean 18,1-19,42

Le récit que fait Jean des dernières heures de Jésus est probablement le plus exact quant à l’enchaînement des événements, même si la temporalité en est abrégée pour coïncider avec la célébration pascale dans sa communauté. Les précisions qu’il donne quant aux lieux : maison du grand prêtre, Dallage, emplacement du Golgotha sont exactes et assez efficaces pour nous transporter, par la pensée, à Jérusalem ; la caractérisation des personnages : Pierre, les serviteurs du Grand prêtre, les femmes qui suivent prudemment, le disciple bien-aimé, mais aussi la construction des principales scènes chez Anne, dans le prétoire, au calvaire, nous permettent de rester, d’un bout à l’autre de la lecture, saisis d’étonnement et de compassion. En écoutant ce qui nous est rapporté, nous sommes touchés, à la mesure même de notre attachement à Jésus, dans l’étape la plus singulière et la plus solitaire de son chemin. Nous voyons en lui s’accomplir la figure du serviteur dont parle Isaïe : « Arrêté, puis jugé, il a été supprimé … Il a été retranché de la terre des vivants, frappé à mort ... On a placé sa tombe avec les méchants, son tombeau avec les riches. » Nous entendons comme les échos immédiats du psaume 21 : « Et moi, je suis un ver, pas un homme, raillé par les gens, rejeté par le peuple. Tous ceux qui me voient me bafouent, ils ricanent et hochent la tête : Il comptait sur le Seigneur : qu'il le délivre ! Qu'il le sauve, puisqu'il est son ami ! … Ma langue colle à mon palais. Tu me mènes à la poussière de la mort.  Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m'entoure. Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os. Ces gens me voient, ils me regardent. Ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement » (Ps 21, 7-9 ; 16-19).

Dans ce chemin d’abandon, de souffrance extrême, se dévoile la « faiblesse de Dieu », selon le beau titre du Père Varillon. C’est en elle que se manifeste la royauté véritable de Jésus : le rituel du couronnement des rois d’Israël est accompli, mais de façon totalement caricaturale, et pourtant, dans chaque geste, dévoyé, détourné de son sens, la vérité se fait jour. Même si elle échappe aux acteurs du drame, elle apparaît à nos yeux de croyants : celui qui est couronné, mais d’épines, ; à qui on rend hommage mais pour se moquer ; qui est présenté à la foule mais à qui on lance des « à mort » plutôt que des « Hosanna » ; celui qui est intronisé, mais sur l’instrument d’infamie ; celui qui meurt en esclave mais au-dessus de qui on affiche un titre qui fait figure de blasphème, c’est lui, en vérité, notre roi, celui qui vient combler l’attente des croyants, celui par qui le Royaume de Dieu est ouvert. Bien sûr il y a le tombeau, mais chant du serviteur et psaume l’annoncent : « Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. C’est pourquoi, parmi les grands, je lui donnerai sa part, avec les puissants il partagera le butin, car il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, et il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs » (Is 53, 11-12) ; « La terre entière se souviendra et reviendra vers le Seigneur, chaque famille de nations se prosternera devant lui : Oui, au Seigneur la royauté, le pouvoir sur les nations ! » (Ps 21, 28-29). Il est grand le mystère de la foi.

 

On trouvera des pistes d'approfondissement pour la deuxième lecture (Lettre aux Hébreux 4,14-16 ; 5,7-9) ainsi que de brèves citations d'auteurs spirituels d'hier et d'aujourd'hui dans les Fiches Dominicales n° 5. Ceux qui préparent la liturgie y trouveront aussi des idées pour une mise en œuvre.

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org