Jeudi Saint (13 avril 2017)
 
 
"C'est un exemple que vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j'ai fait pour vous... "
 

• Exode 12,1-8.11-14

Au moment de la transhumance, les nomades sacrifiaient les prémices de leurs troupeaux. Avant de les consommer, ils marquaient leurs tentes avec le sang des victimes pour se protéger des dangers lors des déplacements. Ce repas rituel, désormais rapporté à la sortie d’Égypte, est considéré comme un signe efficace qui fonde, chaque année, un commencement. Il donne à chaque famille qui le célèbre le sentiment d’être les maillons d’un peuple en marche. Pâque est bien un passage, le début d’une histoire appelée à traverser les siècles dans une nouveauté permanente. La manière de préparer et prendre la nourriture, toujours prêts à partir, témoigne d’un saut dans le provisoire. « Tu prononceras ces paroles devant le Seigneur ton Dieu : « Mon père était un Araméen nomade, qui descendit en Égypte : il y vécut en immigré avec son petit clan » (Dt 26, 5). Ce repas est un mémorial, une réitération d’ordre symbolique. C’est justement ainsi qu’il nous renvoie à notre propre aventure personnelle et collective, à ce qui est devant nous comme une terre vierge, aléatoire mais lumineuse.


• Psaume 115

Ce psaume nous invite à entrer dans l’action de grâce, c’est-à-dire à faire eucharistie. Ce qui consiste simplement à prendre ce que Dieu nous a donné et à le Lui rendre en pure gratuité. Le pain et le vin, qui sont fruits de nature et d’humanité, révèlent, dans le repas pris ensemble, un mystère qui les dépasse. « Si c'est vous qui êtes le corps du Christ et ses membres, c'est le symbole de ce que vous êtes qui se trouve sur la table du Seigneur, et c'est votre mystère que vous recevez (Saint Augustin, Sermon 272). C’est ce que nous célébrons, par ce psaume, alors même que nous faisons mémoire de l’ultime repas du Seigneur.

• Jean 13,1-15

Jean est le seul évangéliste à rapporter cet épisode, alors qu’il omet le récit du dernier repas. Paradoxal, quand on sait l’importance pour lui des paroles de Jésus sur son corps et son sang donnés en nourriture. Ce que fait Jésus, alors qu’il sait ce qui va arriver cette même nuit, est un geste fort. Il oblige les apôtres à se laisser toucher, à accepter que soit dévoilée, même discrètement, devant les autres, leur intimité. De ce point de vue on comprend Pierre. À première vue, il manifeste simplement de la pudeur devant l’incongruité de la demande qui lui est imposée. Mais à y regarder de plus près, si c’était lui qui avait le mieux saisi la portée du geste de Jésus ? Dans le cadre rituel de nos célébrations, aucun imprévu n’est à attendre. La portée et l’incidence de l’acte sont maîtrisées. Mais s’il se produisait dans une situation quotidienne, où notre rapport aux autres est en jeu ? Quand lave-t-on en effet les pieds d’un autre ? Presque toujours dans l’intimité de la famille quand il s’agit des petits enfants, ou bien dans des institutions spécialisées quand cela concerne des gens rendus dépendants par la maladie ou l’âge. Autrement ? Dans un cadre institutionnel, imaginons que celui qui détient l’autorité se mette à genoux devant celui dont il a la charge. Très vite, passé l’étonnement, voire la reconnaissance amusée, les points de repères se brouilleraient, les rapports entre les membres du groupe ne parviendraient plus que difficilement à se réguler. C’est ce que semble avoir entrevu Pierre. Si en effet « le Seigneur et le Maître » n’assume plus son rôle, le groupe des disciples est voué à disparaître. De fait, ils seront dispersés, et Pierre entendra, avec une immense douleur, le chant du coq. Pourtant Jésus persiste et nous incite à nous comporter comme lui. Il nous faudra bien passer par l’effacement du connu, de l’habituel rassurant, pour nous aventurer dans un monde qui sera le sien, mais plus le nôtre. Ce sera laisser place, à côté de repères sûrs, à une marge, probablement de plus en plus grande, d’effacement devant l’autre. Passer le moment est venu au second plan, au prix d’un amour donné sans rien attendre en retour. C’est entrer dans l’univers de la grâce, de la parfaite Charité, dans la proximité des frères et, par là, de Dieu. C’est éduquer, conduire dehors, et consentir à l’être. « Plus tard tu comprendras » : l’affirmation adressée à Pierre nous l’est aussi, non pour pointer une certaine immaturité, mais pour nous faire avancer sur le chemin que Jésus trace, chemin de Vérité et de Vie.


On trouvera des pistes d'approfondissement pour l'Épître (1 Corinthiens 11,23-26) ainsi que de brèves citations d'auteurs spirituels d'hier et d'aujourd'hui dans les Fiches Dominicales n° 5. Ceux qui préparent la liturgie y trouveront aussi des idées pour une mise en œuvre.

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org