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Debergé Pierre
Le prophète Isaïe
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Chapelle Sixtine,1508-1512 Michel Ange Le prophète Isaïe
Isaïe, comme tous les prophètes, ignore si ce qu'il a annoncé se réalisera. C'est le grand risque de la parole prophétique.
 

On a souvent comparé les prophète à des devins, des "diseurs de bonne aventure", des personnes connaissant d'avance le cours des événements. Mais en a-t-il vraiment été ainsi ? Prenons l'exemple du prophète Isaïe au 8e siècle avant notre ère.

Les circonstances historiques des oracles prophétiques d'Isaïe sont connues. Menacée par le royaume d'Israël et par la Syrie qui s'étaient unis contre elle, Jérusalem craignait pour sa survie et se préparait à faire alliance avec l'Assyrie. Dans ce contexte, le prophète Isaïe rappelle le caractère unique de l'alliance conclue avec Dieu. Car il en est certain, Jérusalem ne survivra que si elle met sa foi en Dieu, et en lui seul. Pour appuyer cette affirmation, Isaïe donne un signe au roi Achaz : sa jeune femme est enceinte. Et il ajoute ceci : "avant que l'enfant qui doit naître n'ait atteint l'âge de raison, ceux qui menacent Jérusalem auront disparu" (Is 7,10-17).

Quelques années plus tard, à l'occasion de l'avènement du nouveau roi, Ézéchias, Isaïe clamera sa joie (Is 9). Mais Ézéchias décevra son attente. Et le prophète projettera son espérance sur un autre envoyé de Dieu, un nouveau David (Is 11). Est-ce le signe que le prophète Isaïe s'est trompé ? Par-delà cette question, ce que vit Isaïe illustre bien l'originalité de la parole prophétique.

Une parole incarnée
Enraciné dans un peuple, au 8e siècle avant J.-C., Isaïe est moins l'homme de l'avenir que du présent et de l'aujourd'hui. il parle pour les hommes de son temps. il discerne dans son histoire et celle de son peuple les signes de la présence de Dieu. Il lance des appels à l'espérance ou à la conversion. Car ce qui intéresse Isaïe, comme tout prophète biblique, "ce n'est pas de deviner le futur, mais bien de changer le présent" (J.-P. Prévost).

Homme de son temps, Isaïe est également l'homme de la mémoire. Il sait comment Dieu a parlé et agi dans le passé. Il n'oublie pas l'alliance conclue entre Dieu et son peuple (Is 7,9). Et c'est en se référant aux lignes maîtresses de l'histoire de son peuple - une histoire qui est habitée et conduite par Dieu - qu'il interprète le présent.

Enfin, homme de la mémoire et interprète du présent, Isaïe est tourné vers l'avenir. Comme témoin de la continuité et de la fidélité de l'action de Dieu dans l'histoire de son peuple, sa parole est donc ouverte à l'avenir, qu'il s'agisse d'un avenir de jugement (5,1-7) ou de salut (27,2-5). Cependant, même lorsqu'il est le messager d'un avenir extraordinaire ou lointain (Is 11,1-9), le lieu de sa parole prophétique est d'abord l'aujourd'hui de son peuple.

Une parole risquée
C'est un autre aspect de la parole prophétique. Parce qu'elle dérange les autorités en place, la parole d'Isaïe est une parole risquée. Parole parmi d'autres, elle peut être contestée également par ceux qui prétendent, eux aussi, parler au nom de Dieu. Surtout, comme on le voit deux siècles plus tard avec le prophète Jérémie, lorsque cette parole semble contredire ce que Dieu a toujours fait (Jr 23 ; 26-29). Mais - est-il bon de le rappeler ? - Isaïe, comme tous les prophètes, ignore si ce qu'il a annoncé se réalisera. C'est le grand risque de la parole prophétique.

À cela s'ajoute le fait qu'Isaïe ne dispose pas de la Parole qu'il lui faut transmettre : il en est le serviteur. Elle l'atteint dans son être tout entier et exige de lui foi et abandon. Souvent d'ailleurs, il n'est pas rare de voir un prophète crier son besoin de tranquillité ou sa peur, mais s'impose toujours à lui le devoir de parler, par fidélité à sa mission (cf. Jr 20,7-18). Enfin, ce n'est pas seulement par la bouche d'Isaïe que Dieu parle mais par sa vie tout entière (Is 7,3 ; 8,3). Le prophète apprend ainsi à risquer sa vie pour une Parole qu'il sait ne pas lui appartenir et qui exige pourtant de lui qu'il s'y consacre totalement.

Une parole qui a valeur d'éternité
Voilà un dernier risque, plus subtil peut-être, mais non moins fondamental. C'est le risque d'enfermer la parole du prophète dans les circonstances historiques où il l'a dite. Or, une fois prononcée, la parole prophétique n'appartient pas plus à celui qui l'a proclamée qu'à ceux qui l'ont entendue. Consignée dans un livre, elle s'ouvre alors à l'aujourd'hui de Dieu qui a valeur d'éternité.

On comprend donc qu'en ouvrant le livre d'Isaïe bien des siècles après qu'il ait été rédigé les premiers chrétiens aient perçu dans les oracles du prophète l'annonce de la naissance de Jésus. Mais ils ne purent le faire que parce que, dans son "aujourd'hui", Isaïe avait annoncé la naissance d'un fils royal. Et cela, au risque même de reconnaître par la suite sa déception.

C'est là tout le mystère de la parole prophétique. Une parole incarnée, riche de tout ce que Dieu peut dire et faire dans l'aujourd'hui de la vie des hommes. Une parole risquée, dans une histoire où se conjuguent l'initiative de Dieu et la réponse de la liberté humaine. Une parole qui a valeur d'éternité.

© SBEV. Pierre DEBERGÉ.(1999)

Pour aller plus loin :

Les prophéties
Qu'est-ce qu'un prophète ? L'exemple d'Amos
La mission du prophète
La prophétie de l'Emmanuel

 
Is 5,1-7
Is 7,9-17
Is 9
Is 11,1-9
Is 27,2-5
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org