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Billon Gérard
Le désert dans la Bible
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Wadi Kelt, à la frontière nord du désert de Judée ...
Le désert, un lieu, un temps, une expérience
 

Le désert : un lieu, un temps, une expérience

Le désert, avant d’être un thème théologique, est une réalité des pays de la Bible. Il délimite la Terre Promise au sud, à l’est et au nord. Au sud, avant de franchir le Nil, il y a les paysages de rochers et de sable. Idem quand, au nord, il s’agit d’aller vers le fleuve Euphrate. Dans l’histoire du peuple de l’alliance, le désert est un lieu, un temps, une expérience.

Le désert est d’abord un lieu. Géographiquement, il occupe une grande partie du sol (Neguev, montagnes centrales, haut plateau transjordanien) et pourtant, historiquement, il est d’abord le désert de "l’exode", décor hautement symbolique de quatre livres de la Torah (de l’Exode au Deutéronome), c’est à dire un lieu d’avant l’histoire des rois et des prophètes, d’avant l’expérience de la durée dans l’alliance. Il est un lieu d’épreuve, à l’opposé de certaines visions romantiques.

Le désert est ensuite une durée, un temps. Lié étroitement à l’expérience de "l’exode", il est un itinéraire, historique et symbolique, entre le pays de l’esclavage et le pays où coulent "le lait et le miel". Il renvoie à la dépendance de chacun à l’égard de Dieu et à la solidarité de chacun envers son frère ou envers l’émigré (les lois d’Israël pour vivre en sédentaire sont toutes situées au temps de la sortie d’Égypte). Comme durée, il est un "entre deux" où une génération va mourir et une autre va naître : la génération libérée ne connaîtra pas la Terre Promise et la génération conquérante n’a pu connaître la servitude.

Enfin, le désert est une expérience. Expérience des fiançailles entre Dieu et son peuple, c’est au désert que Dieu se donne à voir dans sa splendeur de libérateur et de créateur.

La liturgie juive a inscrit tout cela dans son calendrier des fêtes de pèlerinage. La troisième, à l’automne, est la fête de "Soukkot" (fêtes des Tentes) : dans la cour de la maison, on se construit une hutte de branchages et on y habite huit jours pour se souvenir du lieu, du temps et de l’expérience du désert. Auparavant, à "Pessah" (Pâque, au printemps), on s’est souvenu du salut de Dieu et à "Shavouot" (Pentecôte, en été), on a fait mémoire du don de la Loi.

À lire les livres de la Torah, au désert, le peuple fait l’expérience de la faim, de la soif et des morsures de serpent. On ne peut y subsister que par don, grâce et "bon vouloir’" de Dieu : manne, cailles, eau du rocher (cf. Exode 16 et 17). Ne compter que sur Dieu est une épreuve. D’où les deux tentations : retourner en Égypte (Nombres 14,3-4) ou foncer vers Canaan (Nombres 14,40ss). Dans les deux cas, on échappe à cette situation inconfortable qui consiste à tout recevoir de Dieu. Dans la suite de l’histoire du peuple de Dieu, le prophète Élie (1 Rois 19) puis Jésus (Mt 4 et Lc 4) referont l’expérience du peuple, le premier par obligation et le second par choix. Pour tous deux, le désert sera lieu d’une ren­contre (de l’identité de Dieu indicible pour Élie, de son identité de Fils par-delà le Tentateur pour Jésus) et moment d’un départ pour une mission (nouveau roi et nouveau prophète pour l’un, évangile du Règne de Dieu pour l’autre)…

Un itinéraire raconté longuement

À lire les quatre livres de la Torah qui décrivent le passage entre le pays de l’esclavage et le pays de la liberté, l’itinéraire des fils d’Israël s’est passé en trois étapes : de l’Égypte au Sinaï, du Sinaï à Cadès, de Cadès au Jourdain. À chaque bout du voyage, il y a la traversée d’un fleuve : Mer Rouge au début, Jourdain à la fin selon un schéma qui souligne que Dieu est maître de la création et de l’histoire puisque que les "eaux" sont "coupées" et que le peuple traverse à pied sec (comparer Exode 14 et Josué 3-4).

Après la traversée de la Mer Rouge, les fils d’Israël se dirigent vers le désert de Sur. Première épreuve : le manque d’eau ou l’eau mauvaise, amère (d’où le nom de Mara, amertume). Se vérifie là le mot de Saint-Exupéry : le désert prend valeur parce qu’il cache un puits. Dans la quête de ce puits, le peuple se révolte et ne cesse de faire monter ses plaintes, ses "murmures" vers le Seigneur, murmures contre la soif, la faim, les dangers de la guerre. C’est la première étape, décrite de Exode 16 à Exode 19.

Trois mois après la sortie d’Égypte, les fils d’Israël arrivent au Sinaï, lieu de la rencontre du Seigneur et moment où l’alliance – dont l’expression la plus visible est le Décalogue – est scellée entre celui-ci et Israël. Puis le peuple se dirige vers le désert de Pharan et l’oasis de Cadès. En route, les "murmures" reprennent de plus belle. Il s’est passé une année depuis le départ d’Égypte, la Terre Promise est en vue et des explorateurs font un rapport (Nombres 13-14). C’est un tournant dans l’histoire au désert car ils se découragent et montrent leur non-foi en la parole divine. Fin de la deuxième étape (de Exode 19 à Nombres 14).

La troisième étape durera quarante ans, verra la mort de la génération libérée, la reprise et les répétitions des murmures et des épreuves (de Nombres 15 à Deutéronome 34).

Cet itinéraire, encore une fois, n’est pas "historique" au sens moderne du mot (nous n’avons pas les moyens d’en vérifier les termes). Si pratiquement toute la législation sociale est reliée au Sinaï, avant ou après les épisodes du Sinaï et du "veau d’or", cela traduit que sa base en est la foi au Seigneur "qui t’a libéré de la maison de servitude". Quant à l’attitude du peuple de l’alliance, selon la remarque d’un bibliste, "les révoltes d’Israël finissent par constituer une sorte de géographie du péché". Le propos biblique est bien théologique avant tout. Au 8e siècle, quand le prophète Osée cherche à faire revenir le peuple au temps du désert, c’est donc dans les temps fondateurs qu’il l’amène. Itinéraire moins géographique que littéraire par le moyen du mémorial, du souvenir, du récit. Là se rencontre le Seigneur, là se rencontre l’amour… et déjà les premières infidélités, comme un premier miroir !


Une expérience à renouveler

Le désert est un lieu de paradoxes. Relire la Bible et les récits de l’exode, c’est pour nous une manière de nous ressourcer dans les temps fondateurs. Nous ressourcer au désert ? Oui, à la seule source qui compte, à celle qui justement est cachée quelque part et qui donne prix à cette épreuve, à cette traversée. Pour un croyant, juif ou chrétien, nul besoin de vivre concrètement quinze jours au Sahara ou dans la péninsule du Sinaï. Il suffit d’ouvrir le Livre. Avec nos infidélités, nos murmures, avec le pardon accordé par le Seigneur, avec la vie promise, retournons au désert et que Dieu "parle à notre cœur" (cf. Osée 2, 14) !

D’abord, le désert est un lieu où rien ne pousse, exactement comme la terre avant que Dieu façonne Adam et plante un jardin (Genèse 2). Mais parce que rien ne pousse et parce que l’être humain ne peut domestiquer le désert, il est le lieu de la prise de conscience d’une générosité divine à nulle autre pareille. Dieu ne fait pas pousser arbres et fruits mais il donne sa manne, "pain du ciel" (Ps 105,40), nourriture recueillie chaque matin et qui, dit la tradition juive, était capable de "procurer tout délice et de satisfaire tous les goûts" (Sagesse 16, 20). Exactement comme tout ce qui sort de la bouche de Dieu ! Jésus, la faim au ventre devant le tentateur, prendra soin de le souligner. Allons un peu plus loin dans la compréhension du désert comme lieu désolé. Il est une image du chaos… et donc une image de ce que Dieu peut créer ! Le prophète Isaïe le dira pendant l’exil : le Dieu qui a divisé les eaux de l’abîme et de la mer Rouge peut et va tracer une route dans le désert… sous l’admiration des chacals et des autruches (Isaïe 43, 16-21) ! Dans la description de l’espérance future, le désert se changera en terre fertile avec quatre sorte d’eaux et sept espèces d’arbres (admirons le symbolisme, cf. Isaïe 41, 18-20).

Ensuite, le désert est expérience du dépouillement et de la foi. Dépouillement des sécurités rassurantes de l’Égypte, dépouillement des rêves de possession de la Terre Promise. L’espérance est éprouvée quand les difficultés se font plus lourdes : " Le Seigneur t’a humilié, il t’a fait éprouver la faim, puis il t’a nourri de la manne que tu ne connaissais pas et que tes pères n’avaient pas connue, pour te faire comprendre que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de ce qui sort de la bouche de Dieu." (Dt 8,3). Dans le désert, sont face à face la perspective que seul Dieu devrait compter et les mouvements de nostalgie ou de peur qui agitent les esprits devant l’avenir ("Comment allons-nous nous en sortir ?"). Le désert est essentiel pour fortifier la foi. Quand les fils d’Israël auront pris possession du pays, la manne cessera mais la première moisson leur sera donnée (Josué 5), signe que toutes les autres le seront aussi sous les efforts des cultivateurs ! Au peuple de s’en souvenir.

Enfin le désert est le temps d’une traversée. Sauf exception, on ne demeure pas dans le désert. Dieu est un guide et un pasteur au milieu des obstacles de la faim, de la soif, des scorpions et de la guerre. Or, dans cette marche, le peuple a les yeux fixés sur le terme (le bonheur de la Terre Promise) et sa coopération, sa responsabilité, est sollicitée. Isaïe là encore est l’un de ceux qui tirent le mieux les leçons du passé. Pour lui, le véritable jeûne n’est pas mortification du corps mais consiste à briser tout égoïsme, rompre les chaînes et les jougs qui entravent les pauvres, partager son pain avec l’affamé (Isaïe 58). Le temps de la traversée est un temps de solidarité. Ce qui est éprouvé n’est pas seulement la relation avec le Dieu de l’alliance mais la relation avec nos frères humains. Lorsque Jésus, après son baptême, va refuser le miracle, l’extraordinaire et le pouvoir, c’est non seulement un acte de foi envers Dieu son Père qu’il pose, mais un acte de fraternité : il n’est pas au-dessus de nous, il est-avec-nous, Emmanuel.

Le désert de la lecture

Au peuple pardonné, le Seigneur Dieu fait relire les livres du désert. À nous, il est donné aujourd’hui de relire ces mêmes livres… avec les écrits du prophète et les récits de l’Évangile ! Ils sont le lieu où Dieu montre qui il est : libérateur, sauveur, créateur, éducateur. Mais le temps de la lecture est aussi un temps d’épreuve : il faut s’isoler des activités quotidiennes, traverser et le livre et notre vie, redécouvrir qui nous sommes, dans l’éclat de notre naissance (créés libres) et dans le réalisme de notre état (entre péché, murmures et conversion). Lire enfin est une expérience de dépouillement : les mots ne sont pas nos mots, ils sont révélation et cadeau de Celui qui veut notre bonheur. Enfin, nous le savons, le Livre, avec son aridité et sa fertilité, a une ouverture : l’acte eucharistique où parole de vie et pain de vie nous sont proposés.

© SBEV. Gérard Billon

Promenade biblique dans le désert

Note théologique sur le désert

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org